Développer une « culture » d’implantation au sein de nos Eglises : pourquoi et comment ?

Comme par le passé, l’Institut offre une série de cours intitulée « Croissance de l’Evangile et Implantation d’Eglises ». Notre professeur, Philip Moore, est pasteur-implanteur en région parisienne et directeur européen d’Actes 29, un réseau d’Eglises qui implantent des Eglises. Nous lui avons demandé d’expliquer pourquoi nos Eglises devraient développer une « culture » d’implantation et comment elles pourraient promouvoir une telle culture…

« La culture ne fait qu’une bouchée de la stratégie » est un dicton dans le monde des entreprises. Autrement dit, on a beau avoir des stratégies, si la culture n’est pas favorable, les stratégies ne marcheront pas. Dans cet article, nous proposerons des pistes pour développer une culture d’implantation. Mais, d’abord, il nous faudrait être au clair sur l’importance de la stratégie…développer une culture d’implantation d’Eglises ?

PREMIERE PARTIE :

Pourquoi développer une culture d’implantation d’Eglises ?

1. Il en va de notre fidélité à la grande histoire de toute la Bible

Au commencement, Dieu implanta une Eglise. Cette phrase “choc” peut nous paraître exagérée. Mais lorsque Dieu crée l’humanité à son image (Gn 1,28), il exprime sa volonté d’avoir un peuple à qui il révèle sa gloire et sa grâce et par qui il les révèle au cosmos. C’est là la mission de l’Eglise dans Ephésiens 3,10. Lorsque Dieu place l’humanité dans le Jardin d’Eden pour le cultiver et le garder (Gn 2,15), il montre que le rôle de l’humanité est de faire de toute la terre un Jardin d’Eden, rempli d’images de Dieu à sa gloire. L’accomplissement de cette volonté est l’Eglise glorieuse d’Apocalypse 21 et 22. La nouvelle Jérusalem, c’est l’épouse. L’épouse, c’est l’Eglise. Jean, dans sa description, reprend tous les détails de ce Jardin initial. L’Eglise glorieuse, qui remplit toute la terre de la connaissance de la gloire du Seigneur comme les eaux recouvrent le fond des mers (Ha 2,14), est l’accomplissement de Genèse 2,15. L’histoire de toute la Bible est l’histoire de comment Dieu s’est acquis l’Eglise par son propre sang. Si nous saisissons la priorité de l’Eglise dans le projet de Dieu, alors nous sommes obligés de veiller à la bonne marche des Eglises locales existantes, mais aussi de nous soucier de là où le Christ n’est pas connu (Rm 15).

2. Il en va de notre obéissance au grand ordre missionnaire

Jésus, dans Matthieu 28, Luc 24 et Jean 20, donne des ordres spécifiques à ses apôtres :

Jésus s’approcha et leur parla ainsi : Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, faites de toutes les nations des disciples, baptisez‑les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. (Mt 28,18-20)

Et il leur dit : Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour et que la repentance en vue du pardon des péchés serait prêchée en son nom à toutes les nations à commencer par Jérusalem. Vous en êtes témoins. Et voici : j’enverrai sur vous ce que mon Père a promis, mais vous, restez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la puissance d’en haut. (Lc 24,46‑48)

Jésus leur dit de nouveau : Que la paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint. (Jn 20,21‑22)

Il nous incombe de comprendre comment les apôtres ont obéi à ces instructions, car, comme nous le verrons, notre obéissance doit revêtir le même aspect que la leur. Or, le livre des Actes nous raconte dans le détail comment les apôtres et leurs disciples ont obéi aux instructions de Jésus, qui sont d’ailleurs répétées dans Actes 1,8 :

Mais vous recevrez une puissance, celle du Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre.

Les apôtres, leurs disciples et ensuite tous les chrétiens (Ac 11,20) ont prêché l’Evangile en vue de l’implantation de nouvelles Eglises. Et ces nouvelles Eglises ont vu le jour.

On peut aller encore plus loin dans cette argumentation. Si l’implantation de nouvelles Eglises est l’essentiel de l’histoire des Actes (Pierre à Jérusalem, Philippe en Samarie, Paul jusqu’aux extrémités de la terre), alors Paul est le modèle par excellence de ce ministère. Et si Paul est le modèle, alors ses efforts d’implantation autour d’Ephèse sont présentés par Luc comme étant le point culminant de son ministère.

Pourquoi ?

1. D’abord, parce que c’est la dernière implantation rapportée, et nous en déduisons que c’est l’implantation que Luc veut graver dans notre mémoire.

2. Ensuite, à cause de son efficacité et de sa réussite – toute l’Asie entend l’Evangile à partir de l’école de Tyrannus à Ephèse1 :

Cela dura deux ans, de sorte que tous ceux qui habitaient l’Asie, Juifs et Grecs, entendirent la parole du Seigneur. (Ac 19,10)

L’école de Tyrannus était devenue un centre de formation pour implanteurs d’Eglises. Les gens venaient à Ephèse pour le commerce, ou pour d’autres raisons, et repartaient convertis, convaincus et compétents pour implanter de nouvelles Eglises. Il est aisé d’imaginer Epaphras repartir d’Ephèse pour implanter l’Eglise de Colosse (Col 1,7 ; 4,12).

3. Enfin, parce que c’est la seule implantation où Luc nous présente Paul en train de résumer sa méthode et donner un cours aux anciens d’Ephèse (il me semble qu’il s’agit des anciens de toute la région touchée par l’action de Paul à Ephèse). Le cours qu’il donne est un cours de théologie pratique, un cours de ministère de la parole qui a eu, comme nous l’avons vu, un impact considérable dans l’implantation de nouvelles Eglises. Luc, en racontant cet épisode de cette façon nous instruit par rapport à notre façon d’obéir aux instructions de Jésus dans Actes 1,8. Si nous voulons poursuivre la mission que Jésus a confiée à ses disciples, alors le meilleur exemple, c’est Paul, et la meilleure méthode c’est celle que nous voyons à Ephèse. En d’autres termes, à la fin du livre des Actes, on pourrait dire qu’une Eglise qui ne se soucie pas, d’une façon ou d’une autre, de l’implantation de nouvelles Eglises, est dans la désobéissance aux dernières instructions de Jésus à son Eglise.

3. Il en va du salut des êtres humains créés à l’image de Dieu

En Europe francophone, il y a environ une Eglise pour 33 000 habitants. Des recherches sociologiques ont suggéré que si nous voulons qu’un citoyen lambda ait un accès facile au message de l’Evangile, le seul message qui sauve, il faudrait qu’il y ait au moins une Eglise pour 10 000 habitants. Pourquoi ? Parce que c’est justement là où nous habitons, où nous travaillons, où nous passons nos moments de loisirs, que nous pouvons rencontrer les personnes qui ne connaissent pas encore Jésus. Si nous nous contentions de nos simples cercles de connaissances déjà existants, se situant dans les quartiers et villes déjà touchés par l’Eglise, ce serait comme si nous disions que les autres n’ont pas le droit d’entendre l’Evangile qui sauve, ou que Jésus ne mérite pas d’être loué et adoré par ces personnes-là dans les autres quartiers et les autres villes.

Or la meilleure stratégie d’évangélisation connue à l’humanité, c’est l’implantation de nouvelles Eglises. Une communauté qui vit et qui proclame l’Evangile est la façon dont Dieu se sert pour atteindre les quartiers, les villes, les nations. Pourquoi ? Une Eglise locale, c’est une fenêtre ouverte pour l’Evangile. Il faut choisir un horaire, un lieu, un style, une langue, une « culture d’Eglise ». Chaque choix inclut et chaque choix exclut des personnes.

Il faut donc multiplier les choix, les options, les fenêtres ouvertes. Les personnes exclues par nos choix, on ne les voit pas ! On ne doit pas se satisfaire de l’offre actuelle. Pour que d’autres soient sauvés, il nous faut multiplier les Eglises. Une nouvelle Eglise attire de nouvelles personnes à l’Evangile : c’est une réalité sociologique. Une nouvelle Eglise a plus de facilité à s’adapter à la culture locale qu’une Eglise existante qui s’est « adaptée » à la culture d’il y a 40 ans ! Une petite Eglise nouvelle connaît une motivation urgente dans l’évangélisation, car il n’y a personne dans l’Eglise ! Je l’ai constaté dans ma propre vie : je suis devenu moins pressé par l’évangélisation lorsque l’Eglise a grandi.

4. Il en va de l’édification des chrétiens isolés et mal enseignés

Une nouvelle Eglise attire des chrétiens isolés. Ce sont des chrétiens qui n’ont pas de vie d’Eglise et qui découvrent qu’il y a maintenant une Eglise à proximité de chez eux. Ce ministère n’est pas à mépriser. Ceux qui se nourrissaient de tout ce qu’on trouve sur Internet à titre d’enseignement chrétien peuvent désormais entendre le message salvateur et transformateur de l’Evangile et devenir des disciples de Jésus crédibles, plausibles, qui donnent envie.

5. Il en va de notre souci éternel et temporel pour notre prochain

Dans le réseau Actes 29, nous avons un dicton : « Si vous voulez creuser un puits en Afrique, implantez une Eglise ». Autrement dit, lorsque les êtres humains comprennent comment Dieu les a sauvés, gratuitement, par l’Evangile, ils sont transformés pour être une réelle bénédiction pour leur entourage – cela éternellement, parce qu’ils annoncent l’Evangile, et temporellement, car leur vie tout entière est marquée par l’amour de Jésus. C’est ce que nous voyons à la fin du discours de Paul aux anciens d’Ephèse :

Je vous confie à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a la puissance d’édifier et de donner l’héritage parmi tous ceux qui sont sanctifiés. Je n’ai désiré ni l’argent, ni l’or, ni les vêtements de personne. Vous savez vous-mêmes que ces mains ont pourvu à mes besoins et à ceux de mes compagnons. En tout, je vous ai montré qu’il faut travailler ainsi, pour venir en aide aux faibles, et se rappeler les paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. (Ac 20,32-35)

La priorité est à la parole et à l’évangélisation – mais le résultat est un peuple aimant et zélé pour les oeuvres bonnes (cf. Tt 3).

6. Il en va de notre souci de former des ouvriers

Dans l’Eglise de Lagny‑sur- Marne, nous avons vu que la meilleure façon de former les ouvriers pour la moisson est d’être intentionnellement en mission dans l’implantation de nouvelles Eglises. Il faut former pour envoyer. Et une fois que nous avons envoyé les meilleurs d’entre nous, nous qui restons devons relever le défi des multiples ministères délaissés par les personnes qui sont parties. Enseignement biblique, groupes de maison, formation, louange, accueil, enfants, secrétaires, trésoriers, ados : voici les postes auxquels nous avons dû pourvoir après le départ de nos implanteurs d’Eglise. Mais qu’est-ce que c’était bénéfique pour tout le monde !

7. Il en va de la revitalisation d’Eglises existantes

Il est vrai que l’arrivée d’une nouvelle Eglise à proximité peut être menaçante pour les Eglises existantes. Et si tout le monde quittait notre Eglise pour aller voir ailleurs ? Mais l’effet peut être de créer une bonne émulation au sein du corps du Christ au sens large. A New York, la croissance et la dynamique autour de l’Eglise Redeemer a eu un impact non négligeable sur beaucoup d’autres Eglises qui se sont remises en question et ont retrouvé des chemins de croissance. L’implantation et la multiplication revitalisent des Eglises existantes.

SECONDE PARTIE :

Comment développer une culture d’implantation d’Eglises ?

A la lumière de ce que nous venons de dire, nous voudrions proposer aux lecteurs et aux Eglises un outil simple et concret pour déterminer quelles pourraient être leurs prochaines étapes pour créer une culture d’implantation d’Eglises et donc pour participer, d’une manière ou d’une autre, à l’oeuvre d’implantation. Chaque Eglise, quelle que soit sa taille, peut déterminer, à l’aide de ce questionnaire, où elle se trouve et vers quoi elle pourrait avancer.

1. Y a-t-il dans notre vision, dans nos documents et dans notre enseignement une grande place pour la mission globale de Dieu ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, intégrer, de manière régulière, dans les applications de nos moments d’enseignement, l’aspect universel du règne de Dieu, son amour pour tous les peuples, la visée clairement missionnelle du Nouveau Testament.
En effet, notre vision de l’Eglise devrait être portée par la mission universelle que le Christ lui a confiée, et dont il est le premier promoteur, par son envoi dans le monde.

2. Y a-t-il une expression concrète de cette vision dans notre planning de l’année ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, intégrer, de manière régulière au cours de l’année, des dimanches où la mission au près et au loin sera présentée comme l’expression de notre compréhension de la seigneurie universelle de Jésus, et comme notre désir d’obéir au grand ordre missionnaire qu’il nous a adressé.

3. Y a-t-il une expression concrète de cette vision dans nos réunions de prière ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, réserver toujours une partie de la réunion de prière pour l’évangélisation du monde, comme une conséquence normale de la vérité de l’Évangile.
C’est extrêmement motivant de voir la façon dont Dieu est à l’oeuvre dans le monde qu’il aime tant.

4. Y a-t-il une expression concrète de cette vision dans notre budget ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, communiquer à l’Église qu’un budget n’est rien d’autre qu’une vision chiffrée.
Même si les montants mis de côté pour la mission paraissent initialement dérisoires, il n’en est rien : tout don motivé par l’Evangile de Jésus a son sens, porte son fruit, et ne fera que grandir. La chose la plus importante n’est pas la distance parcourue, mais la direction engagée.

5. Y a-t-il une expression concrète de cette vision par un don annuel à une oeuvre d’implantation (à un réseau ou à une mission) ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, mettre à part une somme, même modique, pour soutenir l’implantation en général. Faire figurer cette ligne dans le budget renvoie un message fort à notre congrégation.

6. Y a-t-il une expression concrète de cette vision par un partenariat concret avec une implantation d’Église au près ou au loin ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, considérer comment l’Église peut exprimer concrètement sa solidarité avec une implantation, en prenant proactivement des nouvelles et en priant, ou en soutenant financièrement cette implantation (dons, projet d’école du dimanche, de groupe de jeunes…).

7. Y a-t-il une expression concrète de cette vision par des visites de responsables ou d’équipes dans les deux sens (à notre Eglise et auprès de l’implantation) ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, planifier des visites pour exprimer l’intérêt mutuel : échanges de chaire, visites de membres, envoi et accueil d’équipes pour s’aider ou s’informer mutuellement.

8. Y a-t-il une expression concrète de cette vision par la prière et le souci que Dieu appelle, du sein de notre Église, un ou des envoyés qui se forment pour l’oeuvre de Dieu, en tant que pasteur ou implanteur ?

 Si oui, voir l’une des questions suivantes.
 Si non, prier, parler, utiliser les outils et les occasions disponibles pour détecter de futures vocations et être intentionnels en lançant le défi et en montrant le privilège de s’engager dans le service de Dieu.

9. Y a-t-il une expression concrète de cette vision par le désir de s’engager dans un projet d’implantation à partir de l’Église ?

 Si oui, allez-y !!
 Si non, regarder la carte autour de votre Eglise. Il y a de fortes chances qu’il y ait des besoins criants d’Eglise locale à proximité.
Voir si des membres ou des chrétiens habitent dans les parages, commencer à former un noyau et chercher un implanteur formé, évalué et équipé pour mener le projet. Faire connaître l’ambition et l’envie d’implanter, et suivre l’accompagnement proposé.

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  1.  Cf. Jacques BUCHHOLD, « De l’Eglise à la faculté », Théologie évangélique 9, 2010, p. 89-99