Cet article reprend des éléments de la formation assurée par l’auteur lors d’un récent séminaire ponctuel du samedi.

Introduction

Depuis bien des années, la marque Gillette nous fait croire que ses rasoirs sont « the best a man can get »1. Mais sa publicité lancée au début de 20192(vue 24 millions de fois en une semaine) va plus loin : la société américaine nous encourage à être « the best a man can be »3. A la faveur du mouvement #MeToo, la vidéo présente une série de comportements (harcèlement sexuel ou scolaire, attitudes tendancieuses ou paternalistes) censés caractériser une « masculinité toxique » qui serait dominante aujourd’hui et qu’il faudrait abandonner pour embrasser une identité libérée des stéréotypes patriarcaux.

Afin de justifier son changement d’image, la marque explique sur son site : « Il suffit d’allumer la télévision aujourd’hui pour voir que les hommes n’apparaissent pas à leur avantage. Beaucoup se trouvent coincés entre le passé et une nouvelle ère de la masculinité. » La pub termine par une mise au défi : devenir, avec l’aide de Gillette bien entendu, un homme meilleur.

Mais la question se pose : qu’est-ce qu’un homme meilleur ?  D’où proviendraient les repères de cette nouvelle ère de la masculinité ?

Si notre culture cherche à rejeter en bloc le portrait de l’homme lié à la culture conservatrice d’autrefois, est-ce la bonne approche pour les chrétiens conservateurs (que nous sommes, en toute probabilité, si nous lisons ces lignes) de vouloir à tout prix conserver l’image de l’homme qui règne à la maison et à l’Église ? Comment éviter l’autre danger, évoqué par la commentatrice Eugénie Bastié, de produire non pas des hommes « efféminés » (ce qui pourrait être le revers de la médaille du rejet de l’homme « toxique ») mais plutôt des hommes « bourgeois », puisque « l’inverse de l’homme viril, ce n’est pas l’efféminé, mais le bourgeois, celui qui poursuit l’argent et la sécurité plutôt que l’honneur et le risque »4.

Cette dernière remarque nous rapproche d’une vision plus biblique de l’homme : pas celle d’un homme dominateur, qui se croit supérieur à la femme, mais d’un homme courageux, conscient de ses responsabilités attribuées par Dieu, et qui se donne au prix de son propre confort pour le bien des autres – à la maison, dans la société et dans l’Église. Le modèle qu’il nous donne n’est pas celui d’un beau gars bien bâti devant son miroir avec le rasoir en main, mais d’un homme crucifié qui n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup (Mc 10,45).

L’homme selon Dieu : un courageux qui assume ses responsabilités

« Veillez, demeurez fermes dans la foi, soyez des hommes, fortifiez-vous », l’apôtre Paul ordonne-t-il aux Corinthiens (1 Co 16,13). En effet, être courageux, assumer les responsabilités et combattre pour la foi sont des attributions particulièrement masculines5. Mais le courage dont parle le Nouveau Testament sous-entend le rejet d’une vie qui suit les priorités de ce monde avec ses tentations : « Toi, homme de Dieu, fuis ces choses » dit Paul à Timothée (1 Tm 6,11-12). Quelles sont « ces choses » ? Le contexte le précise : l’amour de l’argent. Au lieu donc de se vanter d’un compte épargne bien garni, ou d’une nouvelle montre ou voiture tape-à-l’œil, l’homme doit mettre ailleurs l’accent de sa masculinité : il doit mener le beau combat de la foi. A l’instar de Josué, il doit avoir le courage d’afficher ses couleurs en matière de foi, et prendre en main la responsabilité de sa famille : « choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir…  Moi et ma maison, nous servirons l’Eternel » (Jos 24,15).

Cette responsabilité a été confiée par Dieu au premier homme, Adam. Rappelons-nous qu’Eve, son vis-à-vis, lui avait été donnée comme aide pour la tâche de cultiver et d’entretenir le jardin d’Eden. Mais Adam a échoué dans sa responsabilité : au lieu de diriger sa famille, il en cède la responsabilité à sa femme. Lorsqu’elle mange du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, c’est à lui d’abord que Dieu fait des reproches. Et que fait Adam ? Il rejette la responsabilité sur sa femme !

C’est le début de la fameuse « guerre des sexes », conséquence directe et malheureuse de la chute – notons-le bien – d’Adam. Il échoue dans sa responsabilité, et les malédictions qui en découlent se ressentent dans notre expérience commune depuis lors : le danger d’un homme dominateur et d’une femme qui ne respecte pas le leadership de son mari (Gn 3,16). Mais si la complémentarité pour laquelle Dieu nous a créés est gâchée par le péché, cela n’implique pas qu’elle n’est plus le plan de Dieu pour l’homme et la femme. Loin de là.

Le récit de la création, et notamment la hiérarchie des responsabilités qu’on y trouve, reste la raison principale pour maintenir, d’après les auteurs du Nouveau Testament6, une distinction entre le rôle de l’homme et de la femme, tout en insistant sur leur égalité de statut, grâce à l’image de Dieu qu’ils portent tous les deux.

Bien qu’un tel discours ne soit pas très à la mode, il reste le fondement pour comprendre l’importance du devoir masculin : chercher, sous le regard bienveillant de son créateur, à prendre ses responsabilités au sérieux et avec courage par rapport à sa famille, et, par extension, à l’Église. Selon la définition de John Piper, « [a]u cœur de la masculinité mature, il y a ce sens de responsabilité bienveillante qui le conduit à vouloir diriger, pourvoir aux besoins de la femme et la protéger, et ce de façons appropriées à l’homme dans ses différences relationnelles »7. Mais dans ce cas, comment s’y prendre ?

Trois piliers pour un homme de Dieu : la prière, la piété et la parole 

Est-ce qu’un homme fort avoue facilement ses faiblesses ? Nous préférons arriver au bout de nos projets sans devoir demander de l’aide, n’est-ce pas ? C’est un piège pour le croyant, car il doit apprendre à pratiquer la maxime contre-culturelle de l’apôtre Paul : « si je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10). Si Josué est appelé à prendre courage par le Seigneur, cette exhortation est suivie des encouragements : « Ne t’effraie pas et ne t’épouvante pas, car l’Eternel, ton Dieu, est avec toi partout où tu iras » (Jos 1,9). Les hommes ont tendance à penser que la prière est passive, peu « pratique ». Par conséquent, ils se sentent souvent mal à l’aise lorsqu’il s’agit de prier à « haute voix ». Cela expose non pas leur force mais leur faiblesse : se croire « autonome » ! Prenons les devants, nous les hommes, dans la prière ! Ce n’est pas pour rien que Paul veut que « les hommes prient en tout lieu » (1 Tm 2,8). Faisons l’effort de devenir réellement forts et courageux : prions !  Soyons ainsi des exemples au sein de la famille et de l’Église par la façon dont nous dépendons de Dieu – par la façon dont nous invoquons sa force et sa gloire et non pas la nôtre. Ecoutons les prières de ceux qui sont plus expérimentés dans la foi et sachons suivre leur exemple.

Ensuite vient la piété : l’homme de Dieu qui doit « fuir » l’amour de l’argent doit également poursuivre activement, entre autres, la piété (1 Tm 6,11). Loin d’être la chasse gardée des « religieux » détachés de la vie de tous les jours, la piété est un attachement à Dieu au milieu des difficultés et des tentations de la vie. Si Paul reconnaît que l’exercice corporel a de l’utilité, la piété en a beaucoup plus puisqu’elle tire sa source de l’Evangile de la grâce de Jésus-Christ qui libère les pécheurs, et elle contient la promesse de la vie à venir (1 Tm 3,16 ; 4,8). Les qualités telles que la foi, l’amour, la patience et la douceur feront rarement la une lorsque chacun poursuit ses propres buts personnels, tandis qu’un homme dont le progrès se fait remarquer (comme Paul le commandait à Timothée8) sera quelqu’un sur lequel peuvent compter ceux de son entourage. Inutile de se croire « pieux » dans un contexte d’Église si, au bureau, on se laisse emporter par la colère lorsque l’un de nos collègues n’a pas bien compris nos instructions ou consignes ; ou si à la maison nous ne prenons pas l’initiative pour aider dans les tâches pratiques ; ou si dans son couple on ne fait pas l’effort d’être attentif aux besoins et souhaits de son épouse ; ou si on recherche des plaisirs sexuels dénués de tout engagement coûteux de notre part9. Suivre le monde, cela ne requiert pas beaucoup d’efforts de notre part, tandis que poursuivre la piété est exigeant et peut nous coûter cher. Mais prendre des décisions coûteuses et courageuses, c’est bien la marque d’un homme selon Dieu.

Notre dernier « p », c’est la parole. Car c’est elle, la parole de Dieu, qui agit en nous qui croyons. C’est pour cette raison que Paul a pris le temps d’exhorter, de consoler et d’adjurer les Thessaloniciens de « marcher de manière digne de Dieu » (1 Th 2,12-13). Car la parole de Dieu est puissante : l’Esprit de Dieu continue à illuminer les yeux des cœurs des hommes à travers la parole vivante et vraie qu’il a insufflée. Si « toute Ecriture est inspirée de Dieu », elle est, en conséquence, « utile pour enseigner, convaincre, redresser et éduquer dans la justice ». Ce n’est qu’ainsi que « l’homme de Dieu10 » sera « accompli et propre à toute bonne œuvre » (2 Tm 3,16-17).

L’homme qui cherche à exercer une influence positive dans son Église, qui aimerait voir ses enfants progresser, qui cherche à gagner l’adhésion de son épouse au projet qu’il souhaite pour la famille, mettra du temps à part pour lire, méditer et enseigner lui-même la parole de Dieu dans sa famille.  Il fera la distinction entre ses propres paroles et celles de Dieu – car la parole de l’homme (y compris la sienne !) est souvent errante et faible. Par conséquent, il sera soucieux que son entourage le suive uniquement parce qu’il soumet ses voies et ses plans à la voix de Dieu dans les Ecritures.

Conclusion

Comment reconnaît-on un homme courageux, qui assume les responsabilités que Dieu lui donne là où il se trouve ? C’est l’homme qui prie, qui pratique la piété et marche selon la parole.

Non pas, notons-le bien, qu’il soit un homme parfait. Car il n’y en a qu’un seul qui le soit : cet homme, c’est le Seigneur Jésus-Christ, le nouvel Adam, qui a accompli la meilleure performance, celle que la pub Gillette nous exhorte à atteindre.

Et dans sa grâce il œuvre en nous pour que nous progressions dans son service et ce pour le bien de la société, de notre famille et de l’Église.

Il y a un manque criant de tels hommes dans la société, dans la famille, dans l’Église. Prions, hommes et femmes, pour que Dieu nous accorde de tels hommes.

  1. « Le mieux qu’un homme puisse trouver ».
  2. https://www.youtube.com/watch?v=koPmuEyP3a0(consulté le 6 février 2019).
  3. « Le mieux qu’un homme puisse être ».
  4. http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/11/07/31003-20181107ARTFIG00309-eugenie-bastie-qu-est-ce-que-la-virilite.php(consulté le 6 février 2019)
  5. Mais pas exclusivement masculine, bien entendu. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les actes courageux de certaines femmes (Déborah en Juges 4, et Abigaïl en 1 Samuel 25) servent souvent à mettre en relief ce que le Seigneur attendait des hommes qui avaient failli à leurs responsabilités, à savoir Barak et Nabal respectivement.
  6. Voir, entre autres, 1 Tm 2,12-13 ; 1 Co 11,3 ; 1 Co 14,34-35.
  7. John PIPER, « A Vision of Biblical Complementarity », dans John PIPER, Wayne GRUDEM, dir., Recovering Biblical Manhood and Womanhood, Wheaton [Illinois], Crossway, 1991, p. 36.
  8. 1 Tm 4,15.
  9. Le piège de l’immoralité sexuelle, c’est de nous offrir le plaisir sans engagement de notre part ; mais au lieu de nous satisfaire, elle nous rend esclaves. Le mariage pourvoit à l’engagement de fidélité indispensable pour l’intimité physique, et permet une confiance qui permet une expérience encore plus profonde par la suite.
  10. Le premier référent de l’homme de Dieu dans le contexte de 2 Timothée est l’homme ayant la charge pastorale d’une assemblée ; on peut, par extension, y voir une application secondaire et légitime pour tout homme chrétien.