Héros ou erronés ? 10 Leçons sur la façon de considérer nos illustres prédécésseurs dans la foi

« Souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont annoncé la parole de Dieu. Considérez quel est le bilan de leur vie et imitez leur foi » (Hé 13,7). Ce qui est vrai pour l’Eglise locale est vrai aussi pour des conducteurs spirituels d’ailleurs : nous pouvons nous en souvenir, examiner leur vie et en tirer des conclusions pour notre foi et notre piété. C’est ce que fait l’auteur de l’épître aux Hébreux lorsqu’au chapitre 11 il passe en revue les personnages historiques dans la « nuée de témoins » (Hé 12,1). Comment devrions-nous considérer les acteurs humains de la Réforme ? Le juste milieu se trouve entre l’hagiographie et la critique ; voici cinq valeurs et cinq avertissements destinés à nous guider.

CINQ QUALITES A ADMIRER

1 Une productivité prodigieuse

Quand je considère les 61 volumes que Martin Luther a rédigés1 (en plus de la traduction de la Bible !), je suis admiratif devant un tel travail. Il est aussi étonnant de constater que le pavé qu’est l’Institution de la religion chrétienne a été écrit par Jean Calvin en latin alors qu’il n’avait que 27 ans2. Ulrich Zwingli, quant à lui, pouvait prêcher la parole en n’ayant que le Nouveau Testament en grec devant lui.

Ces hommes n’avaient pas les distractions de l’Internet, mais ils n’avaient pas non plus les avantages que nous avons pour effectuer des recherches rapides ou pour la diffusion des documents. Ils n’avaient pas plus de 24 heures dans une journée, ni plus de sept jours dans la semaine, mais leur productivité était remarquable.

2 Un attachement au Christ seul

J’admire le fait que Luther a mis en avant une définition de la foi qui soit vivante et relationnelle. Il faisait la distinction entre, d’un côté, la foi qui connaît certaines vérités du fait de les avoir entendues, et, d’un autre côté, la vraie foi qui est un engagement « du fond du coeur » envers les vérités bibliques3.

Cette distinction est utile pour passer outre au formalisme d’une confession et entrer dans une véritable relation de confiance en Dieu, telle que la Bible l’envisage.

Cet accent sur une foi vivante était accompagné par l’importance qu’il accordait au Christ et à lui seul. Ce n’est que par le Christ que nous sommes sauvés ; son obéissance, son oeuvre à la croix, sa justice étaient à nouveau à l’honneur. Pour cette raison, la théologie gardait toute sa pertinence et son importance : c’était une question de vie ou de mort.

3 Un anticonformisme remarquable

Considérons la pression que les Réformateurs ont dû subir. Martin Luther, dans l’épisode devenu célèbre, se tenait devant la diète de Worms, contraint de défendre ses livres face à l’autorité de l’empereur et de la papauté.

Pourquoi ne pas plier devant leur autorité ? Une priorité pesait plus lourd pour lui comme pour ses successeurs : le respect des Ecritures. Le slogan sola scriptura commémore leur attachement à la parole de Dieu comme la plus haute autorité – la seule autorité ultime ! Cela ne signifie pas qu’ils ont toujours interprété chaque passage de manière pareille ou même que chaque commentaire était juste ; mais ils recherchaient le sens des Ecritures et ils voulaient les comprendre et les faire connaître.

C’est ce qui leur a donné un courage remarquable pour ne pas se conformer aux institutions, ne pas perdre l’Evangile, ne pas se taire.

4 Un refus de la célébrité

Luther a profondément bouleversé l’Eglise et l’Europe, mais il n’a pas cherché à le faire. En contraste avec ceux de nos contemporains qui recherchent la célébrité, ne serait-ce que pour quinze minutes, il ne cherchait ni la grandeur ni la notoriété qui sont devenues les siennes4. Pour sa part, Calvin « semblait sincèrement préférer une obscurité paisible5 » et a mené des efforts en vue d’éviter que l’emplacement de sa tombe soit connu.

Saisissant la grâce divine, les Réformateurs ont pu donner la gloire à Dieu seul pour le salut, ainsi que pour les effets de la Réforme.

5 Une fidélité jusqu’à la mort

L’épître aux Hébreux nous demande de considérer le bilan de la vie de nos conducteurs. Les Réformateurs ont été touchés profondément par leurs souffrances ; « le chrétien sous la croix n’est pas un stoïcien6 ». Ils ont perdu des amis et des collègues morts en martyr ou de maladie mais ils ont persévéré dans leur foi jusqu’à la mort. Il est émouvant de lire comment Calvin est décédé de ses maladies à l’âge de 55 ans. Une biographie relate que, dans ses derniers jours, il témoignait toujours de l’Evangile et exhortait ses collègues à persévérer pour le Christ7.

Cinq qualités louables, donc. Ne serait-ce pas formidable d’avoir aujourd’hui parmi nos rangs des croyants productifs, attachés au Christ et à sa parole plus qu’à la tradition, ne recherchant pas leur propre élévation, fidèles jusqu’au bout ?

Néanmoins, pour être justes, nous devrions aussi apprendre cinq autres leçons.

CINQ MISES EN GARDE

1 Observons que les Réformateurs étaient critiquables à certains égards

Leur héritage, leur réputation, sera toujours entachée. Luther, par exemple, dont le francparler était un avantage certain, a parfois tenu des propos vulgaires8. Certains jours il a abusé du vin ou de la bière de Wittenberg9. Son avis sur les Juifs était non-biblique et a influencé d’autres dans le sens de l’antisémitisme10.

A Calvin on reprochera trop d’austérité et une attitude colérique. Par ailleurs, il a été impliqué, en 1553, dans la condamnation à mort de Servet, qui niait la doctrine de la Trinité. Même s’il s’agissait d’une décision prise par un conseil de 25 personnes, et que Calvin a passé des heures avant et après le tribunal à tenter de convaincre Servet de changer d’avis11, son implication dans cette mort reste difficilement acceptable.

2 Ne vivons pas dans le passé

Etudier l’histoire de l’Eglise est d’une grande utilité, à la fois pour notre encouragement et pour éviter des dérives dans notre doctrine. Toutefois, il est vrai que le monde a beaucoup changé et que le contexte européen est bien différent aujourd’hui. Nous ne vivons plus à la même époque, ni avec ses avantages et inconvénients. Le pouvoir politique n’est plus allié si fortement à la religion. La papauté a une influence beaucoup moins grande, ce qui reflète le relativisme et le sécularisme ambiant. Il n’y a d’ailleurs plus de villes réformées où règne un conseil de chrétiens qui consultent des pasteurs avant de prendre des décisions. De plus, aujourd’hui la question des indulgences, qui a précipité la Réforme, est moins à l’ordre du jour.

Nous devrions éviter de nous approprier au 21e siècle tout ce qu’un Réformateur a écrit comme s’il avait raison sur tout, sans passer ses propos au crible des Ecritures et sans considérer la remise en question de certaines de ses idées par d’autres écrivains protestants ayant oeuvré depuis lors. Il faut que « le lecteur moderne comprenne Luther tel qu’il était vraiment et n’en fasse pas le compagnon confortable du mouvement évangélique américain contemporain12 ».

3 N’éliminons pas les différences

Etrangement, la tendance inverse est présente aussi, à savoir celle de faire comme si la Réforme ne s’était pas produite ou qu’elle n’avait pas lieu d’être. Le courant protestant étant encore minoritaire, nous pourrions avoir envie de nous rattacher à l’Eglise de Rome. Devrions-nous continuer à « protester » au lieu de rechercher un témoignage en commun avec les catholiques ? Ils croient au Dieu trinitaire de la Bible, après tout !

Or les questions de fond de la Réforme n’ont pas disparu. La différence entre le salut par la grâce seule et le salut par la grâce et nos oeuvres est trop importante pour être éliminée. De même, nous voulons proclamer le Christ comme seul médiateur, et nous ne pouvons nous taire sur ce point. Notre désir n’est pas de diviser mais que tous soient sauvés en parvenant « à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4). Nous devons donc apprendre la vérité de la Bible, et ne pas y ajouter.

4 N’en faisons pas notre identité

Sans doute êtes-vous, comme moi, un peu confus(e) par la question que certaines personnes extérieures à l’Eglise nous posent : « Etes-vous Luthérien ou Calviniste ? » Nous aurions envie de répondre : « Luther est-il mort pour nous ? Est-ce au nom de Calvin que nous avons été baptisés ? » La Bible nous met en garde contre le danger de créer de telles factions (1 Co 1,12-13) !

Calvin lui-même était perturbé par la tendance des chrétiens, déjà à son époque, à se rallier autour d’un dirigeant humain, que ce soit Luther ou Zwingli13, et à vouloir se conformer en tout point à leur théologie. Ce serait élever l’homme au-dessus du Seigneur.

De même, je suis d’accord avec beaucoup de ce que Jean Calvin a écrit, et reconnaissant pour son travail et son exemple, mais il n’est pas celui qui me définit. A la suite de la Réforme, je suis protestant ; mais essentiellement, je suis chrétien.

5 N’oublions pas qu’ils étaient des pécheurs, sauvés par grâce

Enfin, et c’est le plus important, n’oublions pas que nos prédécesseurs avaient le même besoin de l’Evangile que nous. En nous souvenant de ces serviteurs du Christ, il serait paradoxal d’oublier ce qu’ils ont eux-mêmes prêché et sur lequel ils ont insisté : ils étaient eux aussi des pécheurs, sauvés par la grâce de Dieu qui s’est manifestée à la croix.

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  1. Gaius DAVIES, Genius, Grief and Grace, Ross-shire, Christian Focus, 2001, p. 42.
  2. Jean CADIER et Pierre MARCEL, « Introduction à l’Institution de la religion chrétienne, » dans Jean CALVIN, Institution de la religion chrétienne, Mise en français moderne par Marie de VEDRINES et Paul WELLS, avec la collaboration de Sylvain TRIQUENEAUX, Aix-en- Provence/Charols, Kerygma/Excelsis, 2009, p. XV.
  3. Il s’agit d’une réponse « du fond du coeur, et si tu crois : alors ton coeur sera plein de confiance, de joie et de fierté » (Martin LUTHER, OEuvres, Tome IX, Genève, Labor et Fides, 1961, p. 226).
  4. « Ils m’accusent de chercher follement la renommée. Quelle renommée puis-je donc chercher, moi, pauvre homme, qui n’ai pas d’autre voeu que d’abandonner la vie publique et de pouvoir vivre dans la retraite et l’obscurité ? » (Martin LUTHER, OEuvres, Tome VIII, Genève, Labor et Fides, p. 49).
  5. Michael HORTON, Calvin on the Christian life, Illinois, Crossway, 2014, p. 36.
  6. Jean CALVIN, Institution III, VIII, 9 (titre), (op. cit., p. 642).
  7. Michael HORTON, op. cit.., surtout le ch. 14, « Living today from the future, the hope of glory ».
  8. Gaius DAVIES, op. cit., p. 44.
  9. Gaius DAVIES, ibid., p. 47.
  10. Gaius DAVIES, ibid., p. 43 et 52.
  11. Justin TAYLOR, « Calvin and Servetus », article de blog, https:// blogs.thegospelcoalition.org/ justintaylor/2007/06/22/calvin-and-servetus/, consulté le 10 octobre 2016.
  12. Carl TRUEMAN, « Building a Luther Library », article de blog, http://www. alliancenet.org/mos/postcards-frompalookaville/ building-a-luther-library, consulté le 10 octobre 2016.
  13. Michael HORTON, op. cit., p. 41.