L’Ancien Testament : pourquoi l’étudier ?

Introduction

Pendant les premières années de ma vie chrétienne, l’Ancien Testament était un livre fermé pour moi. J’avais commencé à connaître Jésus, mon Seigneur et Sauveur ; les évangiles nourrissaient ma foi en lui ; et je commençais à découvrir les richesses des épîtres de Paul. Mais je n’étais pas motivé pour étudier l’Ancien Testament, ni même pour le lire. Certes, certains épisodes de l’Ancien Testament m’étaient familiers – en rapport avec Noé, Joseph et Jonas – et je jouissais de quelques notions plus ou moins vagues concernant les patriarches, Moïse et la loi, quelques juges et rois… Mais les 39 livres précédant Matthieu correspondaient pour moi à beaucoup de pages de lecture relativement peu utile et peu pertinente à ma marche avec Jésus au jour le jour. Voilà en effet deux facteurs dissuasifs quant à l’étude de l’Ancien Testament : sa longueur (rien que l’étude sérieuse du Nouveau Testament ne nous occuperait-elle pas suffisamment longtemps ?) et son manque de pertinence pratique (la circoncision, les règles alimentaires, les nombreux sacrifices : n’a-t-on pas raison de croire qu’ils ne sont pas d’application à notre vie chrétienne ?) Quel intérêt pourrait-il y avoir pour le croyant lambda – dont l’emploi du temps est déjà bien chargé en raison de son implication dans des activités d’évangélisation ainsi que dans de nombreuses activités de l’Eglise locale – à passer des heures à lire, voire étudier, le livre du Deutéronome, la prophétie de Zacharie et le Cantique des cantiques ? J’y réponds en mettant en avant dix considérations…

 

1. Une partie intégrante des Ecritures

Commençons par constater que nous avons affaire à une question d’autorité divine : l’Ancien Testament fait partie intégrante de la parole de Dieu à notre intention, utile pour le salut et pour les bonnes oeuvres en Christ. Dans la citation suivante qu’est 2 Timothée 3,16-17, notons en particulier le premier mot : « Toute Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour convaincre, pour redresser, pour éduquer dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit adapté et préparé à toute oeuvre bonne ». Dans le contexte, « [t]oute Ecriture » désigne ce que nous appelons l’Ancien Testament (même si des livres du Nouveau Testament circulaient déjà à cette époque-là [cf. 1 Tm 5,18]), et elle peut donner « la sagesse en vue du salut par la foi en Christ-Jésus » (2 Tm 3,15). Dieu l’a inspirée ou (plus exactement) « spirée » ; et les bonnes oeuvres dont il est question sont à pratiquer à l’époque où nous sommes de l’histoire du salut. Effectivement, Romains 15,4 met en évidence de manière encore plus pointue le fait que l’Ancien Testament fait partie des Ecritures chrétiennes censées nous instruire : tout ce qui s’y trouve est destiné à nous donner de la patience, de la consolation, de l’espérance. Essayons-nous de vivre pour le Christ ? L’Ancien Testament devrait nous fortifier à cette fin. Que Dieu s’adresse à nous dans l’Ancien Testament – à des personnes vivant à l’époque où nous sommes de l’histoire du salut – est mis en relief par les nombreuses fois1 où le Nouveau Testament introduit une citation de l’Ancien Testament en employant un verbe au présent. Par exemple, l’auteur de l’épître aux Hébreux cite plusieurs versets du Psaume 95 et précise qu’il s’agit de ce que le Saint-Esprit dit (au présent).

2. Approfondir le coeur de l’Evangile

Deuxièmement, considérons cette question touchant à l’essentiel du message du christianisme : faute d’étudier l’Ancien Testament, notre compréhension du coeur de l’Evangile du Christ risque de rester superficielle. Dans le précédent numéro du Maillon, nous avons exposé ce qu’est le contenu de l’Evangile. Nous y avons noté que la mort de Jésus-Christ pour le pardon des péchés et sa résurrection sont toutes deux prévues dans l’Ancien Testament (cf. 1 Co 15,3-4, l’expression « selon les Ecritures » y figurant à deux reprises). Lorsque Paul résume l’essentiel de l’Evangile au début de l’épître aux Romains, il précise que cet Evangile a été « promis auparavant par ses prophètes dans les saintes Ecritures », et avant même de s’y lancer à proprement parler, il emploie, au verset premier, toute une série de termes – dont « Christ », « Jésus » et « Evangile » – qui sont lourds de signification grâce à leur arrière-plan dans l’Ancien Testament. « Christ » veut dire Messie, Roi, Oint – celui de la venue duquel l’Ancien Testament balise le chemin. « Jésus », nom qui correspond à « Josué », veut dire « YHWH sauve ». Le lecteur averti des Ecritures pense alors au rôle des juges et des rois qui devaient sauver les Israélites face aux attaques livrées par des ennemis tels que les Philistins… De même, Jésus nous sauve de nos ennemis – du péché, de la mort, du diable. Pour bien apprécier le terme « Evangile », il convient de puiser, entre autres, en Esaïe 40,9-11 ; 52,7 et 61,1. Le contexte y est celui de la nouvelle alliance en tant que solution au problème de l’exil babylonien, de la captivité, du péché – solution dont la clé de voûte est l’oeuvre d’un Serviteur. Celui-ci est présenté comme étant le nouvel Israël juste, le roi davidique suprême et sage, un prophète, un grand prêtre, une victime propitiatoire et un bouc émissaire (autant de notions qui se trouvent développées dans l’Ancien Testament) qui mourra à la place d’un peuple se composant d’un reste d’Israélites et d’un reste tiré des nations. A force d’étudier ainsi le livre d’Esaïe, nous comprendrons mieux ce qu’est l’Evangile.

Parfois il arrive que l’Ancien Testament nous éclaire même sur des idées fondamentales dont le sens peut paraître évident au premier abord. Par exemple, Paul précise que l’Evangile concerne le « Fils » de Dieu (Rm 1,3). On risque de se dire, « tout le monde sait assez bien ce qu’est un fils : c’est quand même un concept très répandu dans nos sociétés contemporaines ! » Pourtant, n’en déplaise à la conception qu’adoptent les musulmans à cet endroit, il ne faudrait pas penser là en termes d’une relation biologique entre un père et un fils. En revanche, l’arrière-plan vétérotestamentaire nous permet d’apprécier (1) l’importance de la notion de ressemblance dans la relation. Lorsque Saül donne sa fille aînée en mariage à David, il demande à ce dernier de devenir « fils de vaillance » (1 S 18,17) – non pas de changer de père, mais de faire preuve de la caractéristique de vaillance. De même, Jésus fait preuve des caractéristiques de son Père (Jn 5,17ss). Semblablement, (2) l’Ancien Testament nous permet d’apprécier la connotation de relation privilégiée : Israël était le « fils » de Dieu et, de ce fait, a pu bénéficier de l’action salvatrice opérée par Dieu sur fond des promesses faites à Abraham (Ex 4,22-23 ; cf. Gn 15,13-14). Parlant au 8e siècle av. J.-C. par l’entremise du prophète Osée, Dieu évoque ce moment d’exode : « Quand Israël était jeune, je l’aimais, et j’ai appelé mon fils hors d’Egypte » (Os 11,1). Il se révèle que cet événement en présage un autre, car le texte « j’ai appelé mon fils hors d’Egypte » trouve son accomplissement en celui qui est Israël par excellence, le Fils de Dieu (Mt 2,15). Parallèlement, (3) il faudrait tenir compte de textes tels que 2 Samuel 7, Esaïe 9 et le Psaume 2 qui ont trait à la royauté davidique : le descendant de David qui occupera le trône définitivement sera un fils pour Dieu (le Fils).

3. La typologie ayant trait à la nouvelle alliance

Cela nous amène à une troisième considération : l’Ancien Testament présente des structures (« types ») nous permettant plus aisément d’apprécier le Christ à sa juste valeur. Si les Israélites ont connu un exode hors d’Egypte sous l’égide de Moïse, le nouvel exode conduit par le nouveau Moïse est plus glorieux et plus performant. En effet, grâce à sa mort, décrite comme étant (littéralement) un « exode » en Luc 9,31, une nouvelle alliance est conclue dont les partenairesbénéficiaires quittent non pas un pays mais le péché. Or, dans le cadre de l’ancienne alliance, il fallait présenter sans cesse des sacrifices à la suite d’actes pécheurs, et certains actes (dont le meurtre et l’adultère, semble-t-il) étaient tellement graves qu’ils ne pouvaient donner lieu à un sacrifice. En revanche, l’unique sacrifice du Christ, offert une fois pour toutes, correspond à la solution efficace et définitive pour toute sorte de péché commis (Hé 8,1— 10,18). De même, alors que l’intercession de Moïse n’était que partiellement et temporairement efficace à titre de réponse à la colère de Dieu face aux péchés des Israélites (Ex 32 ; Nb 14), celle du Christ est totalement et définitivement efficace. En effet, le caractère performant de la nouvelle alliance pour le salut tient, entre autres, de la convergence en une seule personne des rôles de roi et de prêtre (Hé 7) – idée tout à fait étrangère à l’ancien régime, comme l’a découvert le roi Ozias dont la tentative de combiner les deux rôles a amené une maladie de la peau et la fin de son règne effectif (2 Ch 26). Si Josué a conduit les Israélites dans le pays promis, c’est le nouveau Josué qui donne le repos sabbatique du nouveau cosmos (Mt 11,28- 30 ; Hé 4,8-9 ; Rm 4,13 ; Hé 11,8-16). Si David était le grand roi des Israélites, le nouveau David est divin et nettement plus grand que le fils immédiat de Jessé (Mc 12,35-37 ; Lc 1,30-33 ; Rm 1,3-4 ; Co 1,15-19 ; Ap 19,16) ; il est aussi plus-que-Salomon (Lc 11,31). Si la cité de Jérusalem était à juste titre un sujet de fierté pour les Israélites, la nouvelle Jérusalem céleste est l’Eglise de justes rassemblés autour du Christ, son épouse glorieuse (Hé 12,20-22 ; Ap 21). Si le tabernacle et (ensuite) le temple constituaient le lieu de rencontre entre Dieu et les Israélites, ils symbolisaient en même temps l’inaccessibilité de Dieu, seul le grand prêtre ayant le droit d’entrer dans le lieu très saint (et cela dans une mesure bien restreinte, comme en atteste le début de Lévitique 16). En revanche, le Christ est le nouveau tabernacle (cf. Jn 1,14) et le nouveau temple (Jn 2,19-22), le lieu de rencontre entre Dieu et les êtres humains (Jn 1,512), les croyants jouissant d’un accès libre à la présence de Dieu (Hé 10,19-22 ; cf. Ap 21,22).

Fait significatif, ces idées ayant trait au nouveau régime – nouvel exode, nouveau roi davidique, etc. – sont déjà présentées par les prophètes de l’Ancien Testament :

Concept(s) Textes-clé chez les trois grands prophètes
Nouvel exode (nouveau Moïse) Es 11,15-16 ; Es 40,3-4 ; Es 41,17-20 ; Es 43,1-7.14-21 ; Es 44,27 ; Es 48,20-21 ; Jr 16,14-15 ; Jr 23,7-8 ; Ez 20,32-44
Nouvelle alliance : loi dans le coeur ; pardon total et définitif ; relation intime avec Dieu ; bénédiction inébranlable (prospérité, sécurité, victoire) Jr 31,31-34 (Jr 24,7 ; cf. Jr 4,4 ; Jr 9,24-25)3; Jr 32,40 ; Jr 33,19-26 ; Ez 36,24-28 (Ez 11,19-20 ; cf. Ez 18,31)4 ; Es 59,20-21 ; Ez 34,25-28 ; Ez 16,60-63 ; Ez 37,26 ; Es 55
Nouvelle création (nouveau Josué5) Es 11,6-9 ; Es 35 ; Es 65,17ss. ; Ez 36,35 ; Ez 48 ; (Es 49,8 [nouveau Josué])
Nouveau roi David (Dieu !) Es 9,6-7 ; Es 11,1-5 ; Jr 23,5-6 ; Jr 33,14- 18 ; Ez 34,23-24 ; Ez 37,24-28
Nouvelle cité de Jérusalem Es 54,11-15 ; Es 60 ; Es 62 ; Es 66
Nouveau temple Ez 40-48 (cf. Ez 37,26-27) ; Es 2,2-5

Il ne faudrait donc pas assimiler le Nouveau Testament à la nouvelle alliance : pour bien comprendre celle-ci, profitons des données qui se trouvent dans l’Ancien Testament.

4. L’histoire du salut

Un quatrième constat s’impose qui est étroitement lié aux deux considérations précédentes : l’Ancien Testament présente l’histoire du salut conduisant au point culminant qu’est le Christ, et cette histoire réjouit notre coeur. Il ne suffit pas de se pencher sur des réalités bibliques d’un point de vue systématique ou doctrinal : le Nouveau Testament met en évidence l’importance de suivre la trame du déroulement de l’histoire de la rédemption (Mt 1,1-17 ; Lc 3,23-38 ; Ga 3,15—4,7 ; cf. Ac 20,27 ; 28,23 ; Hé 1,1-2)6.

La prédication de Jésus (Mc 1,15 ; 12,1-11), d’Etienne (Ac 7) et de Paul (Ac 13) illustrent cette sensibilité à l’histoire dont le Christ est le point culminant. Parcourir l’Ancien Testament étape par étape nous permet de mieux apprécier la merveille de l’Evangile.

En effet, lorsque Jésus a démontré que les parties successives de l’Ancien Testament7 parlaient de lui, Cléopas et son compagnon se sont dit par la suite : « Notre coeur ne brûlait-il pas en nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait le sens des Ecritures ? » (Lc 24,32 ; cf. 24,27).

C’est le témoignage d’un bon nombre de croyants qu’ils s’émerveillent particulièrement de l’Evangile lorsqu’ils voient le tableau en grand de l’histoire biblique – le panorama ou la vue d’ensemble de ce que Dieu nous révèle de la Genèse à l’Apocalypse. Toute cette histoire est non seulement celle de Dieu mais encore la nôtre ! Nous enfants d’Abraham (Ga 3,29), la vraie circoncision (Ph 3,3), devrions nous intéresser à nos origines juives … 8

5. Des problèmes appelant une solution

Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’on est attentif à cette cinquième réalité : l’Ancien Testament met en évidence le problème dont la solution est le Christ ainsi que des sujets de tension dont la résolution réside dans le Christ. Le problème que présentent le péché et la malédiction divine qu’il entraîne (Gn 3) appelle une solution. Il est vrai qu’on peut constater, avec le recul, que cette solution se dessine dès Genèse 3,15 (la promesse selon laquelle la descendance de la femme écrasera la tête du serpent) et que les promesses faites à Abraham (énoncées à partir de Genèse 12) ont pour portée le retournement de la malédiction ; ces promesses abrahamiques constituent l’Evangile « annoncé par avance » (Ga 3,8).

Il n’en reste pas moins que la solution – la réalisation des promesses abrahamiques – n’arrive pas tout de suite : il nous incombe de respecter le fait que près de deux mille ans d’histoire et 39 livres bibliques interviennent avant même que les auteurs bibliques commencent à nous présenter le Christ de façon directe et immédiate. Entretemps, des alliances autres que celle conclue avec Abraham jalonnent la route de l’histoire du salut et nous instruisent progressivement sur la nature de la solution qui se trouve en Christ.

Nous découvrons, par exemple, qu’en plus de renverser le péché d’Adam, la solution ne peut faire le court-circuit du respect des exigences de la législation sinaïtique (Ex 19ss), y compris et notamment de la part d’un roi issu de la lignée de David (1 R 2,4 ; 6,12 ; 8,25-26 ; 9,4-5), critères qui semblent en porte-à-faux par rapport au caractère inconditionnel des promesses faites à Abraham (Gn 15) ainsi que des promesses faites à David (2 S 7). Des données bibliques qui paraissent incohérentes se trouvent nettement conciliées en celui qui est le dernier Adam, le vrai Israël et le roi davidique juste (Mc 11,7 [cf. Zc 9,9] ; Jn 15,1 [cf. Ps 80 ; Es 5] ; Mt 3,15 ; Lc 3,23-38 ; Lc 4,1- 12 ; Rm 5,19 ; 1 Co 15,22 ; Hé 2,5-8 ; Hé 10,5-10 [cf. Ps 40, 7-9]), le Fils d’Abraham et le Fils de David (Mt 1,1) en qui les promesses faites à Abraham et à David se réalisent (Lc 1,68-75 ; Hé 1,5). « Si nombreuses que soient les promesses de Dieu, c’est en [Christ] qu’elles sont « oui » » (2 Co 1,20).

6. Le caractère progressif de la révélation

Un sixième constat recoupe les trois qui le précèdent : la révélation biblique étant progressive, on comprend la splendeur de l’Evangile du Christ d’autant plus qu’on le conçoit sur l’arrière-fond de ses formes moins transparentes dans l’Ancien Testament. Là où telle ou telle idée paraît d’abord floue ou en filigrane, on apprécie la clarté qui est apportée par la suite, car un élément de comparaison entre en jeu.

N’ayant connu que la silhouette, on découvre avec plus d’intérêt la personne elle-même. Plusieurs lecteurs se souviennent de la transition entre les téléviseurs aux images en noir et blanc et ceux en couleur. Aujourd’hui, nous nous sommes habitués à ceux-ci au point de les tenir pour acquis ; mais, au moment de leur commercialisation dans les années 70, ils nous ont bien impressionnés ! Quelques années plus tard, combien nous avons apprécié l’évolution entre disque vinyle et CD ! La métaphore qu’emploie Calvin9 est celle de la lumière. Il explique que cette lumière devient de plus en plus grande, de plus en plus brillante à mesure que l’on avance au travers de l’Ancien Testament. L’Evangile s’y dégage petit à petit, en commençant par ce qu’il appelle les « petites étincelles allumées » dans la Genèse…

La lumière augmente « de jour en jour », suggère Calvin, « jusqu’à ce que le Seigneur Jésus-Christ, qui est le Soleil de justice, [fasse] évanouir toutes nuées » – avec Jésus, nous jouissons de la clarté brillante parfaite du message biblique. Derek Kidner emprunte une image à l’anatomie : l’Ancien Testament représente pour ainsi dire les os et les tendons d’un corps humain, alors que le Nouveau Testament correspond au corps tout entier sous sa plus belle apparence10.

Soulignons que ces illustrations sont en adéquation avec ce que le Nouveau Testament lui-même affirme. A coup sûr, l’Ancien Testament prévoit « que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour et que la repentance en vue du pardon des péchés serait prêchée en son nom à toutes les nations » (Lc 24, 46-47) ; toujours est-il qu’il convient de parler d’une mise en lumière quant à la révélation du « mystère » de l’Evangile apportée par la première venue du Christ (Ep 3,1-13 ; cf. Rm 16,25-26). Selon l’apôtre Pierre, les prophètes de l’époque vétérotestamentaire pouvaient, grâce au Saint-Esprit, attester les futures souffrances du Christ et la gloire qui allait s’ensuivre, mais les précisions quant à l’époque et aux circonstances leur étaient cachées (1 P 1, 10-12). Nous croyants, qui nous situons à l’époque actuelle de l’histoire du salut, sommes privilégiés – et cela au regard du dévoilement progressif de la révélation –, car nous possédons la clé herméneutique11 de l’Ancien Testament qu’est le Christ. Nous sommes en effet même plus privilégiés à cet égard que Jean-Baptiste (Mt 11,11) !

Selon les termes de notre Seigneur, « …beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu » (Lc 10,24).

7. Une variété de formes littéraires

Passons à une septième considération : l’Ancien Testament contient une riche variété d’angles sous lesquels sont présentées des vérités-clé ayant trait à l’Evangile du Christ. Remarquons que la gamme de genres et de formes littéraires dans l’Ancien Testament est large : narration, loi, histoire, prophétie, psaume, proverbe, discours de sagesse, apocalyptique… Cette variété sert à nourrir notre foi par le biais de nos divers sens et facultés.

Qui (parmi nous croyants) ne se dirait pas marqué par la manière dont le récit du « concours du Carmel » (1 R 18) expose l’unicité de Dieu ? Qui ne se dirait pas ému par la manière dont le signe qu’est la mort de la femme d’Ezéchiel, avec l’interdiction de pleurer (Ez 24), présage le jugement qui s’abat sur le royaume de Juda ainsi que le jugement dernier ? Qui ne se dirait pas instruit sur la compassion de Dieu pour les nations à partir de l’épisode du ricin à la fin du livre de Jonas ? Qui ne se dirait pas éclairé sur la notion de rédemption en sondant le mariage de Booz avec Ruth ainsi que le rachat du champ de Noémi ? Qui ne se dirait pas frappé par la personnification de la Sagesse en Proverbes 8 ? Qui ne voudrait pas dire « Amen » au Psaume 103 ? Qui ne comprendrait pas mieux le livre de l’Apocalypse, saturé d’images puisées dans l’Ancien Testament, grâce à une étude approfondie du livre de Daniel ?

8. Des exemples à suivre et une sagesse pratique

Soyons encore plus pratiques en constatant, en huitième lieu, que l’Ancien Testament contient des exemples, des contreexemples et des livres de sagesse instructifs pour notre vie de marche en Christ. C’est le Nouveau Testament – et notamment Hébreux 11 – qui nous renvoie à l’Ancien Testament pour que nous marchions sur les traces de nos ancêtres spirituels qui ont fait preuve de foi (cf. aussi Rm 4 ; Ga 3-4 ; Jc 2,14-26). Elie est à certains titres un modèle à suivre (Jc 5,17-18), Sarah également (1 P 3,1-6). Caïn (1 Jn 3,12 ; Jude 11), la femme de Lot (Lc 17,32) et les Israélites désobéissants nous fournissent des modèles à ne pas imiter : « Or, ce sont des exemples pour nous, afin que nous n’ayons pas de mauvais désirs … Ne devenez pas idolâtres … Ne nous livrons pas à l’inconduite … Ne tentons pas le Seigneur … Ne murmurez pas … [Le jugement] leur est arrivé à titre d’exemple et fut écrit pour nous avertir, nous pour qui la fin des siècles est arrivée » (1 Co 10,6-13). Les livres de sagesse nous incitent à craindre Dieu de façon concrète : le livre des Proverbes face aux circonstances bien variées de la vie de tous les jours, Job face aux souffrances, l’Ecclésiaste face à la désillusion qu’inspire cette vie terrestre, le Cantique des cantiques dans le domaine des relations sexuelles. Ou encore nos responsables d’Eglises peuvent bénéficier du récit d’Exode 18 pour comprendre l’importance de la délégation !

Loin de nous l’idée que le Nouveau Testament suffise à lui seul pour que nous devenions sages face aux aléas de notre vie… Par ailleurs, plusieurs des psaumes nous fournissent les paroles que nous cherchons pour exprimer les sentiments de notre coeur lorsque nous le répandons12 devant notre bon Père céleste. A une époque éprouvée de ma vie, je m’appropriais jour après jour le Psaume 139, une démarche qui me procurait un grand réconfort.

9. Sabbat, dîme… ?

Notre neuvième considération est celle-ci : étudier l’Ancien Testament nous aidera à mieux cerner des questions difficiles et controversées mais concrètes pour notre vie en Christ.

Pour Luther, ce qui fait le bon théologien, c’est la capacité à discerner le rapport entre la loi et l’Evangile. Mais c’est un sujet délicat, et des croyants ayant un égal respect pour la parole de Dieu ne s’accordent pas sur ces questions. Y a-t-il des parties de la loi de Moïse qui s’appliquent à nous croyants de la nouvelle alliance, et, si oui, lesquelles et pourquoi ? Les Adventistes du 7e jour ont-ils raison ? Devrions-nous éviter de travailler le samedi ? Devrions-nous verser la dîme à notre Eglise locale – ou plus, peut-être ? Que faut-il penser du baptême des nourrissons ? Devrions-nous viser à promouvoir une société dans le cadre de laquelle les banques prêtent de l’argent mais sans recevoir un intérêt (cf. Ex 22,24) ?

Des chemises en coton-polyester sont-elles interdites pour le croyant, compte tenu de Lévitique 19,19 ? Je connais une femme qui ne portait jamais de pantalon par respect pour le commandement de Deutéronome 22,5… Etait-elle bien instruite ?

En admettant qu’il soit difficile de trancher de telles questions, nous ne voudrions pas pour autant encourager nos frères et soeurs à ne jamais les étudier ni prendre position làdessus. Au moment d’écrire ces lignes, nous sommes en plein milieu d’une série de cours du 2nd cycle sur la perspective néotestamentaire sur la loi du Sinaï. Nous allons constater qu’il ne faut ni faire le clivage entre l’ancienne alliance et la nouvelle, ni fusionner ces deux alliances…

10. Vision du monde et évangélisation

L’étude de l’Ancien Testament est essentielle à l’adoption et au maintien d’une vision du monde qui soit en adéquation avec l’Evangile du Christ, nos démarches dans le domaine de l’évangélisation étant particulièrement en jeu. Il y a un demi-siècle, nous aurions pu présupposer la vision du monde judéochrétienne dans notre évangélisation en Europe francophone. Par contre, ces jours-ci, il nous faut présenter les éléments-clé de cette vision, ce qui implique une présentation de la charpente biblique création—chute—rédemption13.

Le Nouveau Testament ne suffit pas à lui seul pour que ces repères soient bien saisis. Il faut en effet commencer au début de la Genèse : Dieu a créé l’univers tout entier ; créés en image de Dieu, et redevables et responsables envers notre créateur, nous êtres humains avons cherché à usurper son rang ; les conséquences de cette rébellion sont graves. Faute de prendre en considération les premiers chapitres des Ecritures, notre optique sur plusieurs doctrines fondamentales risque d’être faussée : la création, l’humanité, le péché, les attributs de Dieu. Mais la révélation vétérotestamentaire plus largement sert également à nous éclairer sur ces doctrines. Remercions Dieu de ce que nous pouvons mieux comprendre le caractère du péché grâce à la prophétie de Jérémie. N’essayons pas de sonder la gloire de Dieu sans passer par Ezéchiel 1 ni sa sainteté sans tenir compte d’Esaïe 6 ni sa majesté transcendante sans lire et relire Esaïe 40.

Ne visons pas à creuser la bienveillance et la fidélité de Dieu considérer les nombreux passages où se rencontrent ces deux refrains : « Dieu compatissant et qui fait grâce, lent à la colère et riche en bienveillance et fidélité » (p. ex., Ex 34,6), « Rendez grâce à l’Eternel, car il est bon, car sa fidélité dure à toujours » (p. ex., Ps 106,1). En contemplant ce qui s’est passé sur la croix du Calvaire, pensons à Esaïe 53 : « [I]l était transpercé à cause de nos crimes … l’Eternel a fait retomber sur lui la faute de nous tous » (v. 5-6).

Conclusion

En tant que jeune croyant, je profitais bien des évangiles, et je grandissais bien dans ma relation avec le Christ – même sans consulter l’Ancien Testament. Mais je me rends compte maintenant de ce que je me privais d’une connaissance plus profonde de mon Seigneur du fait de négliger les Ecritures qui « rendent témoignage de [lui] » (Jn 5,39). Non seulement les évangiles de Matthieu et de Luc évoquent à plusieurs reprises le rôle d’accomplissement que joue Jésus (p. ex. Mt 1,22-23 ; Lc 24,44), mais encore même l’évangile de Marc, dont les destinataires semblent être d’origine non-juive, nous renvoie dès le départ à l’Ancien Testament pour que nous comprenions l’Evangile (Mc 1,1-3). Du fait de ne pas connaître l’Ancien Testament, l’épître aux Hébreux et l’Apocalypse me sont restés bien hermétiques durant ces premières années de vie en Christ !

Il existe dans le Nouveau Testament environ 250 citations explicites de l’Ancien Testament, mais le chiffre est supérieur à 1000 si l’on inclut les citations indirectes ou partielles et les allusions14. Faire le clivage entre les deux Testaments n’est pas une possibilité qui nous est offerte ! Nous n’y avons de toute façon pas intérêt, même si toute étude de la parole de Dieu implique une certaine consécration au niveau du temps et du travail. La mise en évidence du problème du péché et du jugement ; la présentation de types, d’ombres, d’images, d’exemples ; la progression de l’histoire… L’Ancien Testament pointe vers celui qui est l’objet de notre adoration et notre service pour toute l’éternité.

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  1. 41 fois selon Roger NICOLE, cité par René PACHE, L’inspiration et l’autorité de la Bible, Saint-Légier, Emmaüs, 19925, p. 78.
  2. Avec Genèse 28 en arrière-plan (Beth-El, « maison de Dieu »).
  3. Cf. Dt 30,6 (cf. Dt 10,16).
  4. Idem.
  5. Qui y conduit le peuple.
  6. Il en est de même de l’Ancien Testament lui-même (p. ex., Ps 78 ; 105-106 ; 136 ; Né 9 ; 1-2 Ch).
  7. « Loi » (Genèse—Deutéronome), « Prophètes » (Antérieurs [Josué, Juges, Samuel, Rois] et Postérieurs [Esaïe, Jérémie, Ezéchiel et les douze petits prophètes]), « Ecrits » (Psaumes, Job, Proverbes, Ruth, Cantique des cantiques, Ecclésiaste, Lamentations, Esther, Daniel, Esdras-Néhémie, Chroniques). Cet agencement, respecté par la TOB et par certaines éditions de la Bible en Français Courant, semble établi dès le 2e siècle av. J.-C. (à en juger par le prologue 1,9-10, 24-25 du livre apocryphe Siracide) et reflété dans l’enseignement de Jésus lui-même (Lc 11,51 ; 24,44).
  8. Cf. Derek KIDNER, « Preaching from the Old Testament », Evangel 8, 1990, p. 10.
  9. Institution II, 10, 20.
  10. Derek KIDNER, ibid., p. 11.
  11. C.-à-d., de l’interprétation.
  12. Cette belle image évocatrice de la prière est d’ailleurs propre à l’Ancien Testament (notamment en 1 S 1,15 ; Ps 42,5 ; Ps 62,9 ; Lm 2,19).
  13. Le cours d’évangélisation Horizon Dieu prend bien en considération la nécessité de mettre en évidence les jalons-clé de l’histoire du salut.
  14. E. Earle ELLIS, « Citations dans le Nouveau Testament », Le grand dictionnaire de la Bible, Cléon d’Andran, Excelsis, 2004, p. 330.