Les langues bibliques : pourquoi les étudier ?

Introduction : les arguments contre l’étude des langues bibliques

Nombreux sont les facteurs qui menacent l’étude des langues bibliques dans les institutions de formation théologique. Nous les avons ressentis tout spécialement au cours de ces derniers mois. Les voici : l’apprentissage du grec comme de l’hébreu1 est très exigeant au niveau du temps et de l’énergie ; le pourcentage des étudiants qui arrivent au stade où ils peuvent profiter des langues bibliques à long terme pour le ministère pastoral est relativement faible ; l’investissement considérable que représente l’apprentissage des langues bibliques risque d’hypothéquer le reste de la formation dont la portée est plus directement pratique ; l’Institut attirerait et formerait plus de futurs pasteurs et professeurs de religion si cet élément du cursus était enlevé ; certains étudiants sont privés d’un diplôme de l’Institut du fait de ne pas être reçus aux examens de langues bibliques.

Face à ces arguments, pourquoi l’Institut est-il prêt à aller à contre-courant de la tendance générale en maintenant les exigences dans ce domaine pour tous les diplômes de nos filières principales (dont ceux d’Etat) : une année de grec pour le diplôme d’un an ; un minimum d’une année de grec et d’un semestre d’hébreu pour le diplôme de deux ans ; un minimum de deux ans de grec et d’un an d’hébreu pour le diplôme de trois ans ? Quoi de plus efficace pour fermer nos portes à des candidats potentiels au ministère de la parole de Dieu ? Notons qu’il s’agit là d’exigences minimums : notre désir, c’est que les étudiants les plus aptes dans ce domaine se consacrent à trois ans de grec et à trois ans d’hébreu… Mais les langues bibliques sont-elles véritablement indispensables à un ministère de l’Evangile à la gloire de Dieu ?

Nous y répondons : « Non… mais… » D’abord, non : en clair, il est possible d’exercer un ministère fidèle et fructueux sans connaître un mot de grec ni d’hébreu. Nous sommes d’ailleurs sensibles à un danger qui guette l’enseignant ayant des connaissances en grec et/ou en hébreu, à savoir qu’il fasse étalage de ces connaissances de manière à suggérer qu’elles sont essentielles pour tout croyant fidèle. Le but n’est pas d’évoquer des termes grecs en chaire, encore moins de miner la confiance que le chrétien lambda peut avoir dans la traduction française qu’il utilise. Qu’aucun ancien de l’Institut ne soit connu pour une tendance à créer un nouveau magistère ou un système de castes selon ce critère de connaissances en matière de langues bibliques ! Soyons au clair sur ce point : la doctrine de la clarté des Ecritures ne présuppose pas une capacité à lire les langues originales. En effet, rappelons le souci de William Tyndale, qui l’a amené à être brûlé sur le bûcher à Vilvoorde, près de Bruxelles, en 1536 : rendre les Ecritures accessibles au « garçon qui pousse la charrue » par la traduction, et non par l’enseignement du grec. Sachons d’ailleurs que ce sont souvent les « demi-habiles » qui attirent l’attention de l’auditoire sur tel ou tel aspect du grec : leur niveau de connaissance est suffisant pour faire des dégâts, mais non seulement leurs propos sont faux, mais encore leur niveau de maturité est apparemment insuffisant pour édifier… Nous voudrions prendre nos distances par rapport à ce genre de cas de figure.

Cela dit, nous ne sommes pas condamnés à choisir entre l’étude inadéquate des langues bibliques et l’édification de l’assemblée dans l’amour ! Bien au contraire : c’est justement parce qu’un accès au grec et à l’hébreu bibliques nous permet plus aisément d’édifier les objets de notre ministère que la proposition d’acquérir ces langues est intéressante. Poursuivons donc avec notre « mais ». En d’autres termes, considérons pourquoi l’apprentissage des langues bibliques est souhaitable pour un futur serviteur de la parole.

1. Etudier les langues bibliques est cohérent avec la doctrine de l’inspiration divine des Ecritures ainsi qu’avec la relation d’amour dans laquelle nous sommes entrés

D’abord, en admettant que nos convictions et notre comportement doivent être dictés par l’Ecriture seule (« sola scriptura »), interrogeons-nous sur le caractère de l’Ecriture. Ce que Dieu a inspiré (ou, mieux, « spiré », 2 Tm 3,16), ce ne sont pas nos traductions françaises mais les « autographes » ou manuscrits originaux (et nous savons que, dans sa providence, Dieu a orchestré la conservation des Ecritures de sorte que les éditions des textes grecs2et hébraïques3qui sont couramment utilisées sont proches des autographes4). Si, comme nous l’avons constaté, établir un nouveau magistère correspondrait à une démarche contraire à l’esprit de la Réforme, embrasser un piétisme anti-intellectuel le serait également. Nous nous intéressons aux documents originaux parce que Dieu a choisi de communiquer avec nous, êtres humains, en se servant d’auteurs humains qui ont œuvré à des moments particuliers de l’histoire, à des endroits particuliers et dans des langues particulières. Ne l’oublions pas : l’insistance chez Erasme sur un retour aux sources (« ad fontes ») a balisé le chemin de la Réforme à bien des égards. La traduction en latin (la Vulgate) qu’avait réalisée Jérôme induisait en erreur sur certains points doctrinaux – sur la pénitence, le rôle de Marie, les sacrements –, et c’est Erasme, s’appuyant sur le grec et marchant sur les traces de Lorenzo Valla, qui a apporté la rectification linguistique5.

Des professeurs de langues bibliques ont parfois mis en avant l’analogie suivante (ou une variante de cette analogie) en vue de motiver leurs étudiants dans le travail ardu de l’apprentissage du vocabulaire, de la morphologie et de la syntaxe. Vous êtes célibataire, et vous tombez amoureux d’un(e) étranger(e) dont vous ne maîtrisez pas bien la langue et qui ne maîtrise pas du tout la vôtre. Vous commencez à fréquenter la personne, et êtes, de ce fait, motivé pour apprendre sa langue : vous souhaitez mieux la connaître, mieux comprendre ses propos, mieux comprendre ses désirs… Y travailler, c’est un plaisir ! Une telle analogie est bibliquement adéquate dans la mesure où l’Auteur des Ecritures s’est attaché à nous et nous a fait entrer dans une relation d’amour qui dépasse d’ailleurs toute relation d’amour entre des êtres humains (p. ex., Jr 31,3 ; Ga 2,20 ; 1 Jn 4,9-10). L’analogie est bien entendu approximative dans la mesure où il est tout à fait possible, en règle générale, de communiquer au moyen d’une traduction ; de plus, il n’est ni souhaitable, ni réaliste que tout membre du peuple de Dieu passe son temps à apprendre les langues bibliques.

2. Une connaissance des langues bibliques favorise la justesse et la précision dans l’exégèse

Deuxièmement, considérons les implications du fait que l’enseignant de la parole de Dieu est appelé à la dispenser « avec droiture » (2 Tm 2,15) et passera par un jugement « plus sévère » à cause de l’influence qu’entraîne l’utilisation de sa langue (Jc 3,1-2). Le docteur des Ecritures est (ni plus, ni moins) le porte-parole de Dieu, et celui-ci s’est exprimé avec précision. A nous enseignants de discerner cette précision par souci de fidélité au Maître. Ce n’est pas toujours facile, mais une connaissance des langues bibliques favorise la justesse et la précision dans la compréhension (et, par voie de conséquence, dans l’enseignement) du texte biblique.

Il pourrait être de mise d’avancer quelques exemples. Dans Genèse 3,15, souvent considéré comme étant la première expression de l’Evangile en miniature ou en germe, nous lisons dans la version Louis Segond, « …celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon ». On serait peut-être tenté, sur fond de ce texte, d’apporter un message qui exploite la différence entre les deux verbes (« écraser », par opposition à « blesser »). En réalité, le verbe, qui ne se rencontre que quatre fois dans l’Ancien Testament, est le même dans les deux propositions. On comprend pourquoi des traducteurs (d’autres versions proposent également deux verbes différents en français) voudraient souligner la dissymétrie qui existe entre l’œuvre du Christ et celle du Satan : il nous faudrait nous garder d’un dualisme théologique qui considérerait le Christ et le Satan comme revêtant une puissance égale. Il n’en reste pas moins que cette inégalité est ici véhiculée par la différence de la partie du corps évoquée (tête/talon) et non par l’action en question. Autre exemple : le verbe šûb peut vouloir dire « retourner » ou « se repentir » ; dans la prophétie d’Esaïe, le nom de l’un des fils du prophète est en partie bâti sur ce verbe, et la note de bas de page dans la Colombe nous informe que ce nom veut dire « un reste reviendra ». Nous pensons que le contexte de cette prophétie favorise la traduction « un reste se repentira » : ainsi compris, le nom Chear-Yachoub est plus aisément vecteur d’une dimension importante du message du livre. De même, dans l’expression šûb šĕbût , qui joue un rôle- clé dans la présentation par Jérémie de la nouvelle alliance aux chapitres 30  à 33 (elle y figure sept fois), il est utile de savoir qu’on peut avoir affaire non seulement à l’idée que Dieu « ramènera6 les captifs » à la suite de l’exil, mais encore qu’il « rétablira la situation » du peuple en l’amenant à la repentance. On arrive ainsi parfois à faire une bonne exégèse parce qu’on est conscient de la gamme des options potentiellement envisageables.

Il arrive qu’une ambiguïté qui est inévitable en français n’existe pas dans l’hébreu. Dans Cantique des cantiques 8,5, c’est la femme qui s’exprime : nous le savons parce que les pronoms de la deuxième personne sont masculins. Semblablement, le contexte de Psaume 45,17 pourrait nous amener à considérer que « tes fils » correspondent aux fils de la reine qui se marie ; en fait, il s’agit de pronoms masculins. Inversement, des ambiguïtés en hébreu peuvent ne pas apparaître en français. Par exemple, d’entre les deux psaumes « de Salomon » (Pss 72, 127), le premier est probablement écrit « pour Salomon », non par lui (les prépositions dans la version des Septante, c’est-à-dire la traduction grecque de l’Ancien Testament, reflètent cette distinction entre les deux psaumes).

Selon Matthieu 10,9-10, les douze devaient éviter de prendre un bâton en partant en mission, alors que la version de Marc (6,8) indique qu’ils y étaient autorisés. Dans le grec, le verbe n’est pas le même dans les deux contextes, fait significatif qui détient probablement la clé de l’explication de ce qui semblerait autrement une contradiction. La version dite à la Colombe (qui se veut, d’après la préface, une traduction permettant aux lecteurs de « savoir exactement comment se présente le texte original »), ne fait pas la distinction entre ces deux verbes. Cela n’est pas une critique de la Colombe en tant que traduction mais une indication que l’objectif précisé par ses traducteurs n’est pas réaliste. Inévitablement, traduire, c’est trahir.

La précision que favorise une connaissance des langues bibliques s’étend à la structure des phrases et aux relations qui existent entre des phrases. Chez l’apôtre Paul, la présence ou l’absence d’une conjonction (telle que « car »), qui n’est pas toujours indiquée dans la traduction, peut être capitale pour la logique du déroulement de ses propos. Dans Colossiens 1,9-12, il est clair dans l’original que « marcher d’une manière digne… » consiste en quatre composantes7 : « porter des fruits… », « croître… », « être fortifiés… », « rendre grâce… » Voilà déjà le plan d’une prédication qui éclaire bien cette prière exemplaire ; mais il est peu probable qu’on arrive à cela sans consulter le texte en grec (ou un bon commentaire). S’agissant d’unités de texte plus grandes encore, voici un exemple qui se repère relativement facilement dans une traduction d’équivalence formelle (a fortiori dans l’original) : à la lumière du déroulement de Deutéronome 9, il faut interpréter plusieurs épisodes de péché sous la même rubrique que celui du veau d’or. En effet, le récit du veau d’or dans ce chapitre est interrompu à partir du verset 22 ; le verset 25 reprend le fil conducteur de cet événement en employant le même langage qu’au verset 18. Dans le dernier numéro du Maillon, nous avons mentionné les formules qui sont employées dans le livre de Jonas pour mettre en évidence des contrastes entre les deux envois de Jonas ainsi que les deux prières que le prophète prononce. On pourrait également évoquer des liens entre des groupes de psaumes qui s’enchaînent à l’intérieur du Psautier (p. ex., pour les Psaumes 134 à 136). De telles observations au plan structurel ont parfois une incidence significative pour notre compréhension de passages prescrits pour des prédications ou des études bibliques.

Pour notre troisième piste, nous élargissons davantage la perspective en passant à la question des liens qui se repèrent au sein des Ecritures (ce que les spécialistes appellent des liens d’« intertextualité »). Considérons trois exemples sous cette rubrique. D’abord, dans Exode 34,6 nous lisons que Dieu est « compatissant et … fait grâce, lent à la colère, riche en bienveillance et en fidélité ». Cette formule revient à de nombreuses reprises par la suite chez d’autres auteurs, et le lecteur d’une traduction française n’a pas de difficulté à la reconnaître. Elle se présente cependant avec des variantes. Il est significatif au plan exégétique que la version de cette formule qui se trouve en Jonas 4,2 évoque celle de Joël 2,13 : il semble que le lecteur soit invité à comprendre la grâce dans la perspective de cette dernière prophétie. Deuxièmement, le lecteur de la version Louis Segond est en droit de supposer, en lisant Esaïe 5,6, que la parabole de la vigne renferme une réminiscence directe de Genèse 3,18 avec sa mention de « ronces » et d’« épines ». Une telle réminiscence ne serait cependant que tout au plus indirecte, car aucun des deux termes chez Esaïe n’est identique à l’un ou l’autre de ceux qui se trouvent dans la bouche de Dieu lors de la malédiction du sol en Genèse 3. Il est d’ailleurs utile du point de vue exégétique de savoir que les deux termes qui se trouvent en Esaïe 27,4  (dans un autre chant de la vigne) sont pourtant identiques à ceux du chapitre 5. Troisième exemple : celui qui prêche sur l’Ecclésiaste fait bien de reconnaître que le terme-clé « vapeur » ou « futilité », tel que traduit dans la Septante, se retrouve en Romains 8,20 : dans ce dernier contexte il est précisé non seulement que c’est Dieu qui a soumis la création à la futilité, mais encore (et cette partie complète la perspective de l’Ecclésiaste) qu’elle sera libérée de cet état.

Un grand nombre de thèmes parcourent la trame de l’histoire du salut en tant que fils conducteurs au travers des  Ecritures : les étudier (selon la discipline qu’est la « théologie biblique ») est normal pour un évangélique convaincu de l’unité de la Bible. Une maîtrise des langues bibliques permet de déceler des allusions et ainsi de découvrir davantage de richesses en rapport avec ces thèmes. Pour ce qui est du thème du tabernacle et du temple, il est instructif de savoir que selon Jean 1,14, Jésus a (littéralement) « ‘tabernaclé’ parmi nous ». La traduction « habiter » est bien entendu nécessaire, voire appropriée, car le verbe « tabernacler » n’existe pas en français ; mais il vaut la peine d’être sensibilisé à cette allusion au tabernacle que renferme le texte en lien avec l’incarnation. Selon la fin du  même chapitre, Jésus est l’endroit où les cieux et la terre se rencontrent. En arrière-plan de Jean 1,51 (« …[V]ous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l’homme ») il y a l’épisode de l’échelle de Jacob. Dans le cadre de cet épisode, le patriarche s’exclame, « Certainement, l’Eternel est présent dans cet endroit… ! (…) Que cet endroit est redoutable ! Ce n’est rien moins que la maison de Dieu, c’est la porte des cieux ! » (Gn 28,16-17), et il nomme l’endroit en question « Bethel » (« Maison de Dieu »). Quelle joie de comprendre que cet épisode connaît un accomplissement profond en Christ qui est la Porte des cieux ! Selon le même auteur (Jean), les paroles suivantes sont prononcées en rapport avec le nouveau cosmos à venir : « Voici le tabernacle de Dieu est avec les hommes, et il ‘tabernaclera’ avec eux… » (Ap 21,3). Un autre thème « transversal » et important est celui de l’exode. La sortie d’Egypte est présentée comme étant un « type », ou un modèle d’un nouvel exode par lequel le croyant de la nouvelle alliance passe. Ce nouvel exode est indissolublement lié au Christ (Mt 2,15 ; Mt 11,5 [cf. Es 35] ; Mt 8,17 [cf. Es 53,4]) ; dans Marc 6,50, au moment de la marche sur la mer, Jésus est le « Je suis » d’Exode 3,14 (v. 50) – il assume le nom de YHWH, de celui qui avait orchestré l’exode hors d’Egypte. Mais un texte frappant qui semble bien associer cet exode à la mort du Christ est occulté dans nos traductions. Il s’agit de Luc 9,31, rendu ainsi par la Colombe : « [Moïse et Elie]… parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem ». Le terme « départ » est littéralement « exodos », exode. Quant au thème du repos, l’une des clés pour bien appliquer le livre de Ruth consiste en le constat que les êtres humains en général, et les Israélites en particulier, ont été privés du repos ; pour ces derniers, l’exil est présenté comme la privation du repos, et les deux termes pour « repos » en Ruth se retrouvent dans un contexte ayant trait à l’exil ou à l’absence de repos (Ps 95,11 ; Lm 1,3).

Dernier exemple : pour la notion d’alliance, il est important de distinguer le partenaire d’une alliance que Dieu conclut de son bénéficiaire. Malgré le fait que c’est une traduction d’équivalence formelle, la Nouvelle Bible Segond traduit la même construction hébraïque de deux façons différentes, ce qui prête à  confusion à cet égard. En 2 Samuel 23,5, David affirme que Dieu « a fait avec [lui] une alliance perpétuelle » alors qu’en Jérémie 32,40, Dieu affirme « je conclurai pour eux une alliance perpétuelle. » De prime abord, nous dirions que dans le premier cas, on est en présence du partenaire de l’alliance (« avec ») et dans le second bénéficiaire (« pour ») la construction originale est identique, et nous pensons que la traduction « avec » vaut pour les deux cas.

4. Une connaissance des langues bibliques donne accès aux débats exégétiques et théologiques, réduit la dépendance à l’égard des commentaires et aiguise le travail « béréen »

La personne qui connaît le grec et l’hébreu est en mesure de comprendre, et de prendre part à plusieurs débats exégétiques et théologiques qui lui seraient autrement
hermétiques : c’est notre quatrième réponse à ceux qui s’interrogent sur la sagesse de maintenir les langues bibliques dans le cursus. Dans Esaïe 52,15b, faut-il comprendre
« s’étonner » ou « asperger » (nous favorisons la deuxième option qui reflète le texte massorétique) ? Dans Osée 3, la femme que le prophète doit épouser, correspond-elle à Gomer dont il a été question au chapitre 1 ? A en croire la traduction de la Bible en Français Courant (« une fois encore aime cette femme »), il faudrait répondre par l’affirmative ; mais nous estimons que cette traduction n’est pas adéquate et que la femme du chapitre 3 n’est pas Gomer, les enjeux étant non négligeables pour la manière de comprendre les relations entre les diverses alliances divine-humaines. Est-ce vrai que le grec de Jean 14 à 16 renferme une allusion au prophète Mohammed, comme l’affirment souvent les personnes musulmanes (il faut répondre par la négative) ? Dans certains textes chez Paul, faut-il comprendre, suivant la Nouvelle Bible Segond, que la justice de Dieu vient « par la foi de Jésus » (Rm 3,22), « par la foi du Christ » (Ph 3,9), c’est-à-dire par la fidélité dont il a fait preuve8, par opposition à la foi dont il devrait être l’objet9 ? Nous ne le pensons pas, mais des compétences au niveau du grec donnent accès à un examen de l’utilisation du génitif et à la possibilité de peser le pour et le contre des arguments avancés par les partisans des deux côtés. Est-ce vrai que tout croyant devrait  pouvoir parler en langues ? La construction en 1 Corinthiens 12,30 indique le contraire, mais le sens de cette construction, selon laquelle la réponse attendue est négative, est difficile à rendre en traduction française. La catégorie d’ancien qui dirige sans enseigner existe-t-elle ? Il existerait deux options pour la traduction de 1 Timothée 5,17 : « …surtout ceux qui prennent de la peine à la prédication et à l’enseignement » et « …c’est-à-dire/à savoir ceux qui prennent de la peine à la prédication et à l’enseignement ». Un accès au grec permet d’examiner les constructions parallèles chez Paul (dans Ga 6,10 ; Ph 4,22 ; 1 Tm 4,10) et de prendre position en connaissance de cause.

Durant notre semaine d’évangélisation du mois de mars, certains étudiants ont discuté avec des Témoins de Jéhovah à Somain, et nous avons été amenés à réfléchir ensemble sur la manière la plus fructueuse de s’y prendre. Il existe des moyens potentiellement fructueux de démontrer la divinité du Christ, même à partir de leur traduction, sans connaître le grec ; mais il est surprenant de constater à quel point les débats tournent rapidement aux questions portant sur l’original. Par rapport à deux textes qui affirment directement la divinité du Christ, Tite 2,13 et 2 Pierre 1,1, il vaut la peine d’être au courant de la « règle Granville Sharp » qui empêche que leur traduction soit admissible. Selon cette règle, là où deux substantifs au singulier sont reliés par la conjonction « kai » (« et ») et figurent au même cas, mais sans que l’article défini soit répété devant le deuxième substantif, le référent de ce dernier doit être le même que celui du premier substantif10. Pour Tite 2,13, contrairement à leur traduction (« la manifestation glorieuse du grand Dieu et du Sauveur de [nos personnes], Christ Jésus »), « Dieu » et « Sauveur » doivent désigner la même réalité. Il en est de même de 2 Pierre 1,1 : contrairement à leur traduction (« par la justice de notre Dieu et du Sauveur Jésus Christ : »), il n’existe qu’un seul référent. Il est intéressant de noter que, pour des constructions parallèles à l’intérieur de 2 Pierre, leur traduction respecte cette règle : 1,11 (« dans le royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ ») ; 2,20 (« une connaissance exacte du Seigneur et Sauveur Jésus Christ ») ; 3,18 (« la faveur imméritée et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ ») – un seul référent (Jésus) chaque fois. Il n’est pas malsain de se demander pourquoi ils laissent de côté cette règle grammaticale uniquement lorsque la divinité de Jésus est affirmée…

En bref, effectuer le travail de passer, à la manière des nobles Béréens (Ac 17,11), des enseignements au crible des Ecritures est nettement plus facile si l’on connaît les langues originales.

Il est vrai que plusieurs des exemples que nous avons cités ci-dessus se trouvent sans doute dans les meilleurs commentaires. Mais, sans une connaissance des langues bibliques, on est, dès le départ, tributaire de l’avis des autres sur ce que constitue un bon commentaire, et il est d’ailleurs beaucoup plus facile et souhaitable de prêcher avec puissance et conviction sur un point si l’on est arrivé par soi-même à l’embrasser par son travail personnel dans le texte de la parole de Dieu.

5. Lire l’original, c’est voir en couleur

Pour notre cinquième point, nous relevons la joie et le privilège qu’entraîne la lecture de la parole de Dieu dans les langues qu’il a choisies pour se révéler à nous. De manière générale, lire l’original, c’est voir en couleur par opposition au noir et blanc : cela apporte des nuances, des approfondissements, des richesses… L’expérience peut même être grisante… Effleurons sous cette rubrique plusieurs phénomènes qui ne sont généralement pas accessibles en traduction :

(1) un accent sur certains mots ou idées (p. ex., en Genèse 2,17, il faut comprendre, « …tu mourras certainement », une insistance qui a été rendue par la nouvelle traduction Segond 21 ainsi que par la Darby mais qui est généralement négligée) ;

(2) un accent sur des pronoms personnels (p. ex., le contraste entre « lui » et « nous » en Esaïe 53,4 est mis en relief) ;

(3) la répétition (p. ex., dans le Psaume 121, le verbe « garder » se rencontre six fois, mais à la lecture de la Bible en Français Courant, on ne le saurait pas -cette traduction adopte en un endroit un synonyme par souci de bon style en français – et, à la lecture de la Traduction Œcuménique de la Bible et de la Bible de Jérusalem, l’emploi, à trois reprises, du substantif « gardien » – une démarche tout à fait légitime – occulte pourtant la répétition) ;

(4) l’ironie (p. ex., au début du livre de Ruth, il n’y a plus de pain dans la « Maison de Pain » [le sens de « Bethlehem »] ; ou encore, en ce qui concerne la nouvelle naissance en Jean 3, Nicodème comprend qu’elle alieu « de nouveau », alors que Jésus entend sans doute qu’elle vient « d’en haut ») ;

(5) des jeux de mots (pour citer un cas qui est directement accessible en français, en 2 Samuel 7, David souhaite construire une maison [dans le sens d’un temple] pour Dieu, alors que Dieu projette de construire une maison [dans le sens d’une dynastie] pour David ; en Esaïe 34,6, un « sacrifice » offert à Dieu est conçu en terme de « massacre », les deux termes se ressemblant ; en Psaume 96,5, les dieux des peuples sont des idoles, leur «′ĕlōhîm » correspondant à des «‘ĕlîlîm ») ; (6) des acrostiches alphabétiques (le plus impressionnant étant le Psaume 119) et de nombreux autres procédés en rapport avec la poésie.

Parfois le fait de voir en couleur nous marque. En cours de Grec 3, nous avons été frappés par un constat de Pierre vers le début de sa première épître. En lisant 1,7 dans une traduction, nous aurions pu croire que ce qui est « plus précieux que l’or », c’est sa foi.
En réalité, et il n’existe aucune ambiguïté quant au référent dans l’original, c’est la mise à l’épreuve (ou la qualité éprouvée) de la foi qui est plus précieuse que l’or. Certes, ce n’est pas le seul endroit du Nouveau Testament où nous apprenons que les épreuves devraient être un sujet de joie (cf. Jc 1,2), mais cette étude du texte de la parole de Dieu nous a marqués et a été pour nous un défi.

A titre de sixième élément de réponse, il convient d’évoquer la réalité sur le terrain. Les serviteurs qui enseignent régulièrement les Ecritures voudraient être mieux équipés en matière de langues bibliques. Ceux qui, à l’instar d’Esdras, ont « appliqué [leur] cœur à étudier et à mettre en pratique … et à enseigner »11 les écrits sacrés sont généralement désireux de disposer de plus d’outils, de jouir de plus de compétences, de bénéficier d’un niveau d’étude plus poussé par rapport au grec et à l’hébreu12 . C’est une source de frustration hebdomadaire pour maints pasteurs que de devoir étudier le passage biblique choisi pour la prédication dominicale sans pouvoir recourir aisément au texte original. Nos exigences en matière de langues bibliques sont non seulement cohérentes avec notre troisième principe de fonctionnement (à propos de la rigueur dans l’étude des Ecritures ; cf. notre éditorial) mais encore correspondent à ce à quoi les praticiens chevronnés aspirent – et cela pour qu’ils soient davantage en mesure de glorifier Dieu dans leur ministère.

Conclusion : en plus des facteurs identifiables, il existe un bénéfice considérable à caractère intangible

Un bon niveau en grec et en hébreu est à la portée des étudiants. Il est beaucoup plus difficile d’apprendre ces langues une fois engagé en tant que pasteur, évangéliste ou autre service de la parole à temps plein. Apprendre les langues en cours du samedi est difficile mais possible.

Nous ne nions aucunement que le parcours d’apprentissage – depuis les débuts jusqu’au moment où l’on jouit d’un niveau permettant d’utiliser aisément les langues bibliques pour la préparation d’un message – peut être long et ardu. Mais le fait de devoir transpirer ne devrait pas nous dissuader ou nous laisser croire que le jeu n’en vaut pas la chandelle ! En effet, nous espérons avoir démontré que l’étude des langues bibliques est bien fondée au regard du caractère des Ecritures elles-mêmes et qu’elle est l’amie de l’exégèse, de la théologie biblique et de la doctrine. Somme toute, il existe, en plus des apports bien définissables, des bénéfices difficiles à mesurer : une connaissance des langues bibliques promeut de bons réflexes exégétiques, rend l’étude de la parole de Dieu d’autant plus motivante, permet de se nourrir plus aisément – et de nourrir les autres, à la gloire de Dieu.

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  1. L’araméen, qui est proche de l’hébreu, est une troisième langue biblique et figure en Genèse 31,47 ; Jérémie 10,11 ; Daniel 2,4-7,28 ; Esdras 4,8-6,18 et 7,12-26.
  2. United Bible Societies, 4e édition ; Nestlé-Aland, 27e édition
  3. Biblia Hebraica Stuttgartensia ; Biblia Hebraica Quinta.
  4. La pratique d’essayer de déterminer ce qu’est le texte original là où des variantes sont attestées (la « critique textuelle ») est également étudiée à l’Institut ; il en est de même de la question connexe qu’est la transmission du texte.
  5. Alister E. McGRATH, Reformation Thought, An Introduction, Oxford, Blackwell, 19932, p. 55-57.
  6. Il s’agit d’une conjugaison du verbe (le hifil) qui a souvent un sens causatif ; dans cet exemple, « ramener » correspond à « faire retourner ».
  7. Des participes dans l’original.
  8. Un « génitif subjectif ».
  9. Un « génitif objectif ».
  10. Cette règle est en réalité légèrement plus complexe ; cf. Richard A. YOUNG, Intermediate New Testament Greek, A Linguistic and Exegetical Approach, Nashville [Tennessee], Broadman & Holman, 1994, p. 62-63.
  11. Esd 7,10.
  12. Pour ceux qui ont appris le grec et souhaitent le raviver et même atteindre un niveau supérieur, cf. Constantine R. CAMPBELL, Keep your Greek, Strategies for Busy People, Grand Rapids, Zondervan, 2010, 90 p. (malheureusement non disponible en traduction française).