L’Évangile selon Ésaïe… en six chiffres

INTRODUCTION

Beaucoup de croyants se sentent à la fois attirés vers la prophétie d’Ésaïe et rebutés par elle. Ils sont attirés, parce qu’ils sont sérieux dans leur foi et souhaitent être soumis à l’intégralité de la parole de Dieu. Ils savent qu’Ésaïe est un  livre important, souvent repris dans le Nouveau Testament.

Ils connaissent déjà certains passages-phare qui évoquent la royauté du Christ (p. ex., au chapitre 9) ou ses souffrances (p. ex., au chapitre 53), et ils chérissent quelques versets qui font chaud au coeur (« Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige [1,18] » ; « À celui qui est ferme dans ses sentiments Tu assures la paix, la paix, Parce qu’il se confie en toi [26,3] »).

Ils sont pourtant rebutés, parce qu’aborder ce livre de front est une tâche intimidante.

Comment s’y prendre ?

Il est long, souvent difficile à comprendre, écrit dans un style qui paraît parfois étrange. Avant de se plonger dans la lecture de cette prophétie, on aurait envie de connaître la table des matières en quelque sorte – de bénéficier de quelques points de repère permettant de saisir l’essentiel. C’est là le but de cet article : fournir des indications quant au plan large et aux grandes lignes pour orienter la lectrice et le lecteur lambda. Je prie afin que les lignes qui suivent puissent servir pour que ce livre ô combien riche et édifiant soit apprécié à plus grande échelle dans nos milieux évangéliques. Car qui dit « message d’Ésaïe » dit « glorieux Évangile »…

Nous procéderons en privilégiant un moyen mnémotechnique en six chiffres que nous avons développé inconsciemment au fil des ans en cours à l’Institut.

1. Une idée-maîtresse

Le message majeur que véhicule le livre d’Ésaïe, c’est l’impératif de se confier en Dieu. Dans le contexte, cet appel à la foi est lancé au peuple de Juda qui risque de placer sa confiance dans les grandes superpuissances. Face à la menace provenant d’une coalition entre Israël (le royaume du Nord) et la Syrie, le prophète Ésaïe met le roi Achaz au défi (ch. 7). Au lieu de faire appel à la puissance de l’Assyrie, Achaz devrait faire confiance aux promesses de Dieu. Selon un verset-clé du livre : « Si vous n’êtes pas fermes (dans votre confiance), vous ne serez pas affermis (dans votre défense) » (7,9) 1Il faudrait également résister à la tentation de conclure une alliance avec l’Egypte (30,1‑3 ; 31,1-3). Le salut s’applique à celles et ceux qui font preuve de foi (28,16 ; 30,15 ; 31,6). Cela vaut aussi pour des ressortissants des nations (p. ex., 19,18-25). Le roi Ezéchias sert de repoussoir à son père Achaz, étant un modèle quant à la foi2: face à une crise géopolitique, il écoute le prophète, s’approche de YHWH et prie : « Maintenant, Éternel, notre Dieu, d.livre‑nous de la main de Sanchérib, et que tous les royaumes de la terre sachent que toi seul es l’Éternel ! » (37,20). Jérusalem est sauvée in extremis, de manière miraculeuse : l’ange de YHWH abat 185.000 soldats assyriens durant la nuit (37,36).

Nous, croyants en Jésus- Christ, avons besoin de nous laisser fortifier dans notre foi. La tentation à laquelle nous sommes exposés n’est peut-être pas celle de nous liguer avec la puissance des économies majeures, mais nous avons tendance à faire confiance aux particularités de notre « tribu » chrétienne, à nos programmes d’évangélisation, à nos cours bibliques, à notre service chrétien, aux techniques de management proposées par le monde des affaires… La prophétie d’Ésaïe nous met au défi pour que notre foi soit placée au bon endroit : en Dieu, en Christ, unique refuge (8,11-15 ; cf. Rm 9,33 ; 1 P 2,8).

Elle nous incite à marcher sur les traces d’Ezéchias en nous tournant vers Dieu dans la prière (ch. 37-38 ; cf. 63,15ss ; 63,19 ; 64,6). Il s’agit de la grande prophétie du salut par la foi seule.

2. Deux fils du prophète vecteurs d’un message

Ésaïe, fils d’Amots, auteur des 66 chapitres 3, vit au 8e siècle. Il devient père de deux fils qui sont vecteurs d’un aspect important du livre. L’un d’entre eux, Maher‑Shalal‑Hash‑Baz (« Vite au butin, en hâte au pillage 4»), symbolise le jugement. Que ce soient les Israélites du royaume du Nord ou des Judéens dans le Sud, le peuple est coupable d’avoir bafoué l’autorité de Dieu.

Dès le chapitre 2, nous découvrons que le péché fondamental que le prophète fustige, c’est l’orgueil (v. 11‑17), nourri par la prospérité matérielle et le succès militaire (v. 7) et se traduisant par l’idolâtrie (v. 8). Les péchés plus spécifiques qui sont énumérés en 5,8-23 et 9,7—10,4 démontrent la culpabilité des deux royaumes et résonnent de façon très contemporaine : il y a ceux qui appellent le bien mal et le mal bien (5,20). Les malédictions prévues dans le cadre de l’alliance conclue au mont Sinaï doivent s’abattre sur le peuple (ch. 5). Dieu se servira des Assyriens, « bâton de [sa] colère » (10,5), ainsi que des Babyloniens pour que le peuple des deux royaumes soient déportés loin de leur pays. Mais la réalité plus fondamentale, choquante et terrifiante est celle qui sous-tend ce jugement : Dieu rejette son peuple (5,7). La concrétisation de ce jugement se trouve mise en évidence par Maher-Shalal- Hash-Baz.

Nous, croyants en Jésus-Christ, ne reconnaissons-nous pas le caractère trompeur de notre coeur, notre orgueil, notre idolâtrie ? Le livre permet de comprendre que les nations en général sont coupables d’orgueil et doivent être rangées dans le même sac que les Israélites (14,11 ; 16,6 ; 23,9). Au-delà des jugements survenus à l’époque de l’Ancien Testament, un jugement universel est en perspective à la fin des temps (13,9-13 ; ch. 24). Comme nous l’avons déjà affirmé, si salut il y a pour certains (y compris nous-mêmes), ce n’est que par la foi.

Le revers de la médaille de la foi, c’est la repentance. En effet, l’autre fils d’Ésaïe symbolise cette démarche qui caractérise les bénéficiaires du salut : Shéar-Yashoub, « un reste se repentira ». Certes, le verbe en question peut également vouloir dire « retourner », et il est vrai qu’il est prévu que le reste passe par un retour au pays (11,11-12), par-delà l’exil. Il n’en demeure pas moins que le sens qui prime dans le symbolisme du second fils d’Ésaïe est sans doute celui de la repentance (1,27 [cf. 1,25] ; 4,2-4 ; 10,20-23 ; 65,1-16).

Ce livre ne permet pas que la foi soit conçue indépendamment d’un changement radical ayant lieu dans le coeur et dans le comportement. Il exige que, dans notre annonce de l’Évangile, nous présentions aussi bien le Seigneur que le Sauveur.

3. Trois thématiques évocatrices du salut

Le salut est présenté dans ce livre sous trois angles en particulier. Dans deux des trois cas, il ne s’agit pas de façons de s’exprimer qui soient utilisées couramment dans nos milieux, mais il nous appartient de profiter de tous les trois pour que nous puissions nous délecter convenablement de l’Évangile de Jésus-Christ.

D’abord, l’une des façons de résumer le livre 5, c’est de parler de la transformation de la cité : la Jérusalem de l’époque d’Ésaïe s’étant prostituée (1,21), elle sera transformée en la Sion glorieuse, l’épouse de Dieu rayonnante (62,1-4 ; 65,17-19).

Cette nouvelle cité est ainsi une manière isaïenne de parler du peuple racheté, consolé, aimé de Dieu – et ultimement saint et juste (ch. 49, 50, 54, 60, 62). Mais la notion de cité est également utilisée chez Ésaïe pour évoquer tout un nouveau cosmos glorieux où le loup séjournera avec le mouton, futur monde peuplé par les rachetés (ch. 11 ; 24-27 ; 65) :

Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre ; On ne se rappellera plus les choses passées, Elles ne reviendront plus à l’esprit.

Réjouissez -vous plutôt et soyez à toujours dans l’allégresse, À cause de ce que je vais créer ; Car je vais créer Jérusalem pour l’allégresse, Et son peuple pour la joie. (65,17-18)

Deuxièmement, il est question de la purification des péchés.

Le chapitre 6 présente en germe l’essentiel de la mise en oeuvre de la transformation de la cité. En effet, Ésaïe se repent devant le Dieu trois fois saint, et son péché est propitié (la colère que ses fautes entraînent est enlevée). Cette expérience devrait devenir celle de la nation : à force de se repentir, le peuple pourrait connaître la propitiation de ses péchés. Nous sommes au clair à ce stade de ce que ce n’est le cas que d’un reste, comme l’indique d’ailleurs le chapitre 6 (v. 13). Ce peuple est pardonné (27,9) – même abondamment (55,7) ! On peut même dire de la nouvelle Jérusalem qu’« elle s’est acquittée de sa faute, qu’elle a déjà reçu du SEIGNEUR le double de ce qu’elle méritait pour tous ses péchés » (40,2) !

Quelle consolation (40,1) !

Troisièmement, le nouvel exode aura lieu. Il est présenté selon les termes d’un retour au pays depuis le lieu de captivité qu’est la Babylonie, ce trajet étant calqué sur l’exode hors d’Egypte (ch. 11). Mais il semble nécessaire de comprendre cela dans un sens transposé et figuré, car des ressortissants des nations figureront parmi les personnes qui passeront par cet exode (11,10). Cette thématique devient importante à partir du chapitre 40 (40,3-4 ; 41,17-20 ; 43,1-7.14-21 ; 44,27 ; 48,20-21) et figure en lien avec le thème de la cité qui correspond au terminus du trajet (ch. 60, 62).

Le conducteur de ce nouvel exode est « la racine de Jessé », la figure qui correspond à Emmanuel (ch. 7) ainsi qu’au « fils » qui siégera définitivement sur le trône de David et dont le règne sera caractérisé par la justice et la paix (9,5‑6 ; cf. 11,1‑9). Cela nous amène à nous focaliser sur le « mécanisme » du salut…

4/5 Quatre (ou cinq) cantiques du Serviteur souffrant

Dans les chapitres 40 à 55, Ésaïe se projette dans la peau des exilés en Babylonie mais dépeint un avenir glorieux, notamment en rapport avec un personnage qui est présenté au travers de quatre « cantiques6  » (42,1-9 ; 49,1-13 ; 50,4-11 ; 52,13—53,12).

L’oeuvre du Serviteur est en effet la clé de voûte du nouvel exode, de la consolation de Sion, voire d’une nouvelle alliance selon laquelle un reste d’Israël et des personnes tirées des nations connaîtront le pardon des péchés et seront justifiées définitivement. Il se révèle que ce Serviteur correspond à la même figure que le messie du premier grand morceau du livre (que nous venons d’évoquer à titre de conducteur du nouvel exode). Ses fonctions sont multiples et impressionnantes ! Nouveau Cyrus, nouveau Moïse, nouvel Israël juste, roi davidique suprême et sage, prophète, grand prêtre, victime propitiatoire et bouc émissaire, le Serviteur mourra à la place du peuple…

Il convient pourtant de reconnaître que la dernière section du livre comporte, elle aussi, un « cantique » du Serviteur (ch. 61). Il s’intercale entre les deux chapitres qui présentent l’espérance d’une nouvelle Sion. Le Serviteur annonce en effet la bonne nouvelle de la transformation de Sion (v. 1-4). Les bénéficiaires de son oeuvre sont revêtus « des vêtements du salut » (v. 11) !

Le Nouveau Testament ne laisse aucune place au doute concernant l’identité du Roi- Serviteur (Lc 4,1-16 ; Lc 22,37 ; Ac 8,30-36). Pardonnés grâce à la mort de Jésus-Christ sur la croix, nous, peuple de la nouvelle alliance, cheminons hors du péché sur le chemin du nouvel exode qui mène à la nouvelle Sion – au nouveau cosmos (Hé 2,5-10 ; 4,8-10 ; 11,16 ; Ap 21,1-2). Si nous appartenons déjà à la nouvelle Sion par la foi (Hé 12), la réalisation complète du nouvel exode et de la consolation de Sion doit attendre le moment où nous obéirons parfaitement à Dieu dans le monde à venir (2 P 3,13 ; Ap 21,3-4 ; Ap 21,27 ; Ap 22,3). Entre-temps, il appartient aux disciples du Serviteur que nous sommes de porter le salut jusqu’aux extrémités de la terre (Ac 13,47 ;62 Co 6,2 ; cf. Es 49).

Six parties majeures

En clair, cette prophétieréjouit le cœur du croyant !
Mais ajoutons une dernièreconsidération, destinée àfaciliter la lecture : la manière dont le prophète aborde les thèmes que nous avons évoqués est récursive et progressive. Cela veut dire qu’il revientrégulièrement sur eux pour lestraiter dans diverses optiques, ce qui fait que nous lectrices et lecteurs grandissons dans notreappréciation de ces thèmes àmesure que nous avançons dans la lecture de la prophétie.
Il convient néanmoins de garder à l’esprit les particularités de chaque morceau du livre.

En particulier :

Ch. 1-12
Tous les thèmes‐clé, en dehorsde celui du Serviteur, sont exposés. La plupart de cesthèmes se trouvent signalés dans le récit de l’appel du prophèteau chapitre 6. Soyez attentifs au va-et-vient entre la perspective de l’époque historique d’Ésaïe(indiquée par la premièreintroduction qu’est 1,1) et celle de l’avenir (indiquée par la seconde introduction qu’est 2,1 : « Dans la suite des temps »,[2,2])

Ch. 13-27
Même si cette section se compose principalement d’« oracles contre les nations »(ch. 13-23), la perspective des douze premiers chapitres est confirmée : aussi bien les Israélites que les nations seront jugés, mais il y aura un reste eschatologique tiré de toutes les nations, caractérisé par lafoi en Dieu, et mis au béné cedu nouvel exode et du pardon des péchés. Juda est appelé à renoncer aux alliances politiques avec les nations.

Ch. 28-35
Ces chapitres présentent à nouveau des raisons deplacer sa con ance en YHWH par opposition aux alliances politiques. Les nations, notamment l’Assyrie, seront détruites. Les thématiques- clé des sections précédentes reviennent sous de nouveaux angles.

Ch. 40-55
Ésaïe se projette dans la peau des exilés en Babylonie mais dépeint un avenir glorieux, notamment en rapport avec l’oeuvre du Serviteur souffrant qui détient la clé du salut. Délectez vous des attributs de Dieu qui sont mis en lumière : son unicité, sa suprématie, sa transcendance, sa majesté, sa sainteté, sa gloire.
C’est lui qui orchestre le salut ! Nous nous situons au « Mont Everest » de l’Ancien Testament !

Ch. 56-66
Ésaïe se projette (sans doute) dans la peau des membres de la communauté qui est de retour de l’exil. Les promesses grandioses des chapitres 40 à 55 ne se sont pas réalisées, mais Ésaïe maintient sa vision d’une Sion glorieuse qui doit s’accomplir.

CONCLUSION : résumé du message d’Ésaïe

Sur la base de notre tentative de présenter l’essentiel au moyen de six chiffres, nous pouvons tenter maintenant de résumer le message du livre en quelques mots… Sion sera transformée ; les péchés doivent être purifiés ; un nouvel exode sera conduit par le messie.

Comment ? Grâce à l’oeuvre du Serviteur souffrant.

Quand ? Dans un premier temps, le jugement doit survenir (Maher‑Shalal‑Hash‑Baz) ; dans un avenir plus lointain, un reste se repentira (Shéar-Yashoub).

Comment faire partie de ce reste ? En plaçant sa confiance en Dieu, que l’on provienne d’Israël ou de l’une des autres nations. Gloire au grand Dieu qui orchestre ce salut ! Que Dieu réjouisse notre coeur et fortifie notre foi par l’Évangile selon Ésaïe.

Très bonne lecture de ce livre magnifique !

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  1. C’est ainsi que la Colombe rend habilement un jeu de mots sur deux conjugaisons d’un même verbe. Ou selon la Bible de Jérusalem, « Si vous ne tenez pas à moi, vous ne tiendrez pas ». Pour les anglophones, la New International Version (1984 et 2011) réussit brillamment en traduisant comme suit : « If you do not stand firm in your faith, you will not stand at all ».
  2.  Mais pas durant toute sa vie. 
  3. Ce propos reste fort contesté, même en milieu évangélique. Nous remercions Dieu de ce que la version francophone du livre de Tremper Longman et Raymond Dillard, Introduction à l’Ancien Testament (Charols, Excelsis, 2008) contient un « complément de l’éditeur » (p. 295-298) qui explique pourquoi l’affirmation de la paternité isaïenne doit être maintenue.
  4.  NBS
  5. Je suis particulièrement en dette envers Barry G. WEBB pour mon appréciation de cet accent dans le livre. Son commentaire est fort recommandé : Le message d’Ésaïe, tr. de l’anglais (The Message of Isaiah, 1996), Charols, Grâce et Vérité, 2015, 344 p.
  6. C’est le terme employé couramment dans la littérature, mais il vaudrait mieux penser simplement en termes de passages.