L’herméneutique (principes d’interprétation biblique) : pourquoi l’étudier ?

Nous lisons en Marc 3,29 : « … [Q]uiconque blasphème contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon… ». Mais en quoi consiste le blasphème contre le Saint-Esprit ? Autre question : le lavement des pieds (Jn 13) est-il pratiqué dans votre Eglise, et, si non, pourquoi pas ? Nous, lecteurs de la Bible, nous ne pouvons échapper à de telles questions d’interprétation.

Notre professeur d’herméneutique, Ian MASTERS, explore l’importance d’étudier cette matière.

Introduction – définition

Il serait utile de préciser d’emblée de quoi nous parlons. Le terme « herméneutique » provient d’un verbe grec signifiant « interpréter »1, et au fond nous avons tout simplement affaire à l’étude et à la réflexion concernant la manière de comprendre un texte écrit. L’herméneutique vise ainsi à permettre de savoir comment comprendre correctement le message communiqué par le texte. Cela pourrait valoir pour n’importe quel type de texte ; mais l’emploi du terme a particulièrement trait aux textes de la Bible, si bien que le Petit Larousse peut même proposer cette définition : « Herméneutique – Science de la critique et de l’interprétation des textes bibliques »… Notons, par rapport à cette définition, que l’herméneutique est comprise comme relevant d’un domaine scientifique : en e et, elle suit des règles bien précises (une méthodologie), et ses fruits peuvent bien être « bons » ou « mauvais » (en terminologie scienti que, on parlerait de la « falsifiabilité » de ses méthodes et de ses résultats).

1. Tout lecteur ou auditeur des Ecritures pratique l’herméneutique, mais sommes- nous de bons praticiens ?

Ainsi définie, chaque lecteur ou auditeur de la Bible est nécessairement praticien de l’herméneutique, même s’il n’en est pas conscient : seule une lecture ou une écoute mécanique, morte et dépourvue de tout engagement avec le texte pourrait être considérée comme libre de tout élément d’herméneutique ! Mais si nous sommes toutes et tous des « herméneutes », des interprètes, la question se pose : en sommes-nous de bons ? Comment peut-on le savoir ? Et comment pouvons-nous améliorer notre herméneutique ? Ou comment peut-on dépister de mauvaises approches d’interprétation ? Tant de questions pratiques auxquelles des études dans ce domaine peuvent répondre…

Un contestataire pourrait considérer qu’il n’est pas utile d’étudier l’herméneutique en tant que telle, puisque tout lecteur ou auditeur croyant arrive à comprendre assez aisément le sens des textes bibliques. Ne croyons-nous pas à la clarté des Ecritures ? On pourrait suggérer que la pratique de lire et d’interpréter la Bible se rapproche de l’activité de marcher : tout le monde le fait (abstraction faite des personnes qui sou rent d’un handicap physique), et cela sans y ré échir, et généralement sans beaucoup d’e ort ! Mais la discipline de l’herméneutique n’est pas aussi intuitive que la marche, et les conséquences d’une herméneutique « boiteuse » (pour poursuivre l’image de la marche) peuvent être bien plus désastreuses : il su t, par exemple, de penser aux avertissements de Pierre (2 P 3.16) et de Paul (1 Tm 4.16) – la vie et la mort éternelles de plusieurs peuvent être en jeu ! Jésus pouvait dire à des Juifs (Jn 5.39-40) : « Vous sondez les Ecritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage de moi. Et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. » Les images de la natation ou de la conduite d’une voiture sont peut-être mieux adaptées que celle de la marche : on court le risque de frôler parfois la noyade ou l’accident mortel, même si généralement on s’en sort sans trop de danger.

Bref, il est souhaitable que tout croyant évangélique promeuve des compétences en matière d’herméneutique. Des études dans ce domaine sont particulièrement précieuses pour toute personne remplissant un rôle en tant qu’enseignant. A l’IBB, nous avons dé ni ainsi notre troisième principe de fonctionnement : « la rigueur dans l’étude des Ecritures », conformément à l’appel de 2 Timothée 2.15 : « E orce-toi de te présenter devant Dieu comme un homme qui a fait ses preuves, un ouvrier qui n’a pas à rougir et qui dispense avec droiture la parole de la vérité ». Soulignons, au regard de ce verset, que l’étude de l’herméneutique est étroitement liée à la pratique du ministère de la parole sur le terrain (notre cinquième principe de fonctionnement) : on apprend à bien interpréter la parole en vue de bien la dispenser.

2. Utilité d’une familiarisation avec certains principes d’interprétation essentiels

Considérons, à titre de deuxième élément de réponse à la question « pourquoi étudier l’herméneutique », ce qu’apporte une familiarisation avec certains principes d’interprétation de base. Imaginons un pasteur qui tombe malheureusement dans l’immoralité sexuelle. Dans la perspective des épîtres pastorales, il ne devrait plus être question pour lui d’exercer son ministère, mais, en l’occurrence, il essaye de rester en place, en citant Romains 11.29 : « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables ». Il est doué par Dieu, explique-t-il en se fondant sur ce texte, et il a reçu l’appel de Dieu. Le bon interprète des Ecritures aura à ce stade un double ré exe : il saura, pour citer deux aphorismes que nous abordons en cours, qu’« il faut interpréter l’Ecriture à la lumière de l’Ecriture » et qu’« un texte cité hors contexte est un prétexte pour une preuve textuelle factice ». Autrement dit, on ne peut prôner un sens pour un texte qui fait violence au sens clair d’autres textes, et, pour bien comprendre le texte, on doit respecter le contexte dans lequel il se trouve. Dans le cas de Romains 11, on a a aire au salut des Juifs – non à l’exercice du ministère pastoral. Dans le cadre de notre série de cours, nous étudions huit aphorismes destinés à nous aider à bien interpréter les Ecritures, avec plusieurs exemples à la clé.

Ce qui sous-tend ces aphorismes, c’est une conviction évangélique fondamentale concernant les Ecritures : la Bible est la parole de Dieu, une révélation de sa part qui est destinée aux êtres humains et qui est capable de donner la sagesse en vue du salut (Hé 1.1-2 ; 2 Tm 3.15). Cette conviction nous autorise à concevoir les Ecritures selon le modèle d’un acte de communication. Il convient ainsi de distinguer

  • un émetteur (Dieu qui a porté les auteurs humains a n qu’ils écrivent de sa part – 2 P 1.21) ;
  • un texte (le contenu de la communication elle-même) ;
  • un récepteur (les lecteurs). Il est important de distinguer les destinataires originaux et nous- mêmes, lecteurs contemporains, pour lesquels tout est utile (2 Tm 3.16-17) mais à qui Dieu ne s’est pas directement adressé.

Ce modèle émetteur-texte-récepteur nous permet d’éviter bien des pièges dans le domaine de l’interprétation – de bien conceptualiser les notions de ce que l’émetteur veut communiquer, ce qu’il communique et ce que nous « captons ». N’oublions pas que le texte de la Bible exprime toujours exactement le sens voulu par Dieu, car, à la différence de nous êtres humains, Dieu s’exprime toujours avec une précision parfaite !

3. La Bible est l’unique livre divin – il faut veiller à notre attitude

Cela nous amène à une troisième raison d’étudier l’herméneutique : elle nous permet de promouvoir la bonne  attitude dont nous devrions faire preuve devant le texte. Nous ré échissons en cours au caractère unique des Ecritures. L’auteur ultime de la communication qu’est la Bible n’est autre que le créateur de l’univers, Dieu lui-même, contre qui nous nous sommes tous rebellés, qu’il nous faut écouter si nous voulons échapper à la colère à venir selon les conditions qu’il dicte souverainement ! Face à « l’herméneutique séculière », en étudiant le texte d’un journal ou d’un blog, on peut être d’accord ou non avec l’auteur : il ne s’agit, après tout, que d’un autre être humain. Il en est tout autrement avec la Bible – elle porte l’autorité de Dieu, et il nous incombe d’y conformer nos pensées et notre vie (Rm 12.2 ; 2 Co 10.5). D’où l’importance de faire le maximum pour que notre compréhension d’un texte soit en adéquation avec ce que le texte dit réellement – ce qui nous amène à notre quatrième point.

4. L’herméneutique facilite la tâche de repérer l’erreur

N’oublions pas en e et de la question du tentateur : « Dieu, a-t-il réellement dit ? » (Gn 3.2). Cette citation nous rappelle bien que tout ce qui prétend être l’enseignement de Dieu ne l’est pas forcément ! Ne pensons pas que les faux docteurs – qui « prêche[nt] un autre Jésus … un autre Esprit … un autre Evangile » (2 Co 11.4) ne soient pas des enseignants des Ecritures ! N’imaginons pas que le simple fait d’appartenir à une communauté évangélique su se pour que quelqu’un soit immunisé contre toute possibilité de se laisser embarquer dans une secte2.

Les croyants en général ne sont-ils pas appelés à combattre pour la foi transmise « une fois pour toutes » (Jude 3) – et cela à l’instar des nobles Béréens qui « examinaient chaque jour les Ecritures, pour voir si ce qu’on leur disait était exact » (Ac 17.11) ? En clair, l’étude de l’herméneutique facilite la démarche de démasquer l’erreur de certaines interprétations tendancieuses et pernicieuses. Bien que ce ne soit pas vraiment au goût du jour, le serviteur de la parole, qui devrait être bien équipé pour son travail par la parole (2 Tm 3.17-18), est appelé à réfuter les erreurs de ceux qui égarent les dèles (2 Tm 2.24-26 ; Tt 1.9). Un exemple qui a paru dans un précédent numéro du Maillon (en 2007) concerne l’enseignement du soi-disant évangélique Rob Bell allant dans le sens de l’universalisme (l’idée que tout le monde sera sauvé). Mais il est salutaire de se rappeler sous ce rapport que tout enseignant sera jugé plus sévèrement (Jc 3.1), l’exigence de la rigueur herméneutique s’appliquant donc prioritairement à soi-même.

5. La Bible est un livre humain – il faut surmonter le « problème herméneutique »

Si la Bible est la parole de Dieu, elle n’en est pas moins (en même temps) un livre humain : l’Auteur divin et les auteurs humains ne sont pas à opposer. En effet, l’objectif de l’interprète de n’importe quel texte reste toujours le même (pourvu que le texte soit porteur d’un contenu ou d’un message), à savoir, qu’elle/lui, en tant que récepteur du message, « capte » bien le sens voulu par l’émetteur. Comprendre autre chose, c’est tordre ou corrompre le message. Etudier l’herméneutique implique d’étudier la manière dont un texte est vecteur de sens – le langage humain fonctionne comme véhicule permettant de transmettre des informations, et cela depuis les éléments les plus petits (les mots), en passant par de plus grandes parties (les phrases, les paragraphes, les sections), jusqu’aux entités majeures (livres entiers, la Bible tout entière). Sans une appréciation de la façon dont le langage fonctionne, il est parfois di cile de bien saisir avec précision le sens du texte (on parle du « problème herméneutique »). La doctrine de la clarté des Ecritures n’in rme pas l’idée que des di cultés de compréhension peuvent exister (2 P 3.16), et il existe un fossé de temps et de culture qui sépare l’émetteur d’avec le récepteur : l’herméneutique devient un passage obligé pour réduire le risque de malentendu3.

Par exemple, nous lisons que, lors d’un repas, l’« un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus » (Jn 13,23) : cela se comprend beaucoup plus aisément lorsqu’on se rend compte de la posture – allongée – adoptée à l’époque pour certains repas. Dans notre série de cours, nous considérons également les gures de style (p. ex., les « anthropomorphismes », selon lesquels des parties du corps humain sont employées en rapport avec Dieu – « les yeux de l’Eternel », « la main de Dieu ») ainsi que les questions liées aux divers genres littéraires dont la poésie hébraïque (qui fonctionne bien di éremment par rapport à la poésie française)4.

Conclusion

Malgré le terme qui pourrait nous rebuter, l’herméneutique est une matière importante – d’un service considérable pour tout croyant, voire essentielle pour tout enseignant de la parole. Nous avons constaté que des études herméneutiques vont de pair avec nos convictions concernant la paternité divine et humaine de l’Ecriture et qu’elles nous équipent pour que nous puissions mieux interpréter la parole de Dieu et discerner l’erreur. Rien qu’une familiarisation avec des principes de base nous permet d’acquérir aisément des compétences bien utiles dans ce domaine. Il est facile de faire dire à un texte de la Bible ce qu’on veut, et de nombreuses approches d’interprétation se font concurrence. Il est approprié que nous considérions, dans le cadre de la série de cours, les diverses écoles majeures d’interprétation. Mais l’intégralité de la série reflète ce souci fondamental : promouvoir la rigueur dans l’étude des Ecritures, la tâche du futur enseignant étant de viser à « [dispenser] avec droiture la parole de la vérité » (2 Tm 2.15).

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  1. Qu’on trouve en Jn 1,42 ; 9,7 ; Hé 7,2.
  2. S’agissant des sectes, nous attirons votre attention sur cette série de cours régulièrement offerte dans notre filière du samedi.
  3. Pour la question de l’archéologie en rapport avec l’étude des Ecritures, cf. la recension sur le livre La Bible et l’archéologie qui figure dans ce numéro du Maillon.
  4. Pour la question de l’utilité de l’étude des langues bibliques, nous vous renvoyons aux deux précédents numéros du Maillon.