L’Histoire de l’Eglise : pourquoi l’étudier ?

Dans la continuité de l’article « L’Ancien Testament : pourquoi l’étudier ? », paru dans le précédent Maillon (p. 5ss), cet article voudrait s’intéresser à un autre domaine, l’étude de l’Histoire de l’Eglise…

Introduction

Avant d’aborder la question du pourquoi étudier l’Histoire de l’Eglise, il est utile de faire deux remarques à titre de dé nition. Il faut d’abord distinguer l’Histoire de l’Eglise de l’Histoire biblique qui est « le survol de l’ensemble de la Bible du point de vue de la « théologie biblique » ». En d’autres termes, étudier l’Histoire de l’Eglise ne consiste pas seulement à survoler les événements qui se sont déroulés dans l’Ancien et le Nouveau Testaments1.

Deuxièmement, l’Histoire de l’Eglise se distingue également de l’Histoire tout court pratiquée dans les facultés d’Histoire. Alors que l’Histoire s’intéresse à ce qui est arrivé, au « récit d’événements vrais, par opposition au roman par exemple »2, l’Histoire de l’Eglise se penche sur les faits vrais en rapport avec l’Eglise de Jésus-Christ.

Pourquoi s’y intéresser ? Plusieurs raisons pourraient s’imposer : on peut faire de l’Histoire de l’Eglise par curiosité, par intérêt (pour les férus d’Histoire) ou par nostalgie en ce qui concerne les gloires d’antan. Parmi les nombreuses motivations possibles, nous aimerions avancer six raisons qui, nous semble-t-il, devraient nous pousser à nous intéresser à l’Histoire de l’Eglise de Jésus-Christ.

1 Reconnaître que le Dieu de Jésus-Christ est le Dieu de l’Histoire

Cette vérité nous semble principale : il nous faut nous intéresser à l’Histoire de l’Eglise d’abord parce que le Dieu de la Bible est celui qui façonne et conduit l’Histoire. Notre Dieu est le Dieu qui dirige souverainement l’Histoire du monde. Plus particulièrement, c’est le Dieu de Jésus-Christ qui fait et conduit l’Histoire de son Eglise. Il est celui qui prédit les événements longtemps à l’avance, puis les fait arriver (cf. Es 46.9- 10). C’est ainsi que par la bouche de son serviteur Esaïe, Dieu avait annoncé 150 ans à l’avance que Cyrus, roi de Perse mais pas encore né, serait celui qui permettrait le retour des Israélites (Es 45.1ss). Cela s’est en e et réalisé grâce au décret que Cyrus a signé en 538 av. J.-C.

De la même manière, le Seigneur qui conduit l’Histoire en exécutant sa volonté est « celui qui convoque les générations dès le commencement » ; c’est lui qui est avec les premiers et qui sera également « avec les derniers » (Es 41.4). Il est celui qui conduit l’Histoire du monde depuis son commencement jusqu’à son aboutissement.

L’Histoire de l’Eglise à l’IBB

Parce que de nombreux événements marquent l’Eglise de Jésus-Christ depuis son fondement jusqu’à nos jours, à l’Institut, les cours Histoire de l’Eglise (HE) sont subdivisés en 3 parties :

  • HE 1 qui couvre les premiers siècles suivant la naissance de l’Eglise (de la mort du Seigneur jusqu’au 5e s. inclus) ;
  • HE 2, appelé par raccourci « Histoire de la Réforme », qui couvre la période entre le 6e et le 16e s. inclus3;
  • HE 3 qui couvre l’Histoire de l’Eglise depuis le 17e s. jusqu’à nos jours. La matière étant dense, une certaine sélection des faits est opérée, ce qui est le choix incontournable de tout historien4.

2 Mesurer les écarts et rectifier le tir

Nous avons déjà mentionné le fait que l’Histoire de l’Eglise constitue une sous- partie de l’Histoire « tout court ». Nous voulons encore noter la marque distinctive de l’Histoire de l’Eglise dans un institut biblique. Parce que le Dieu de Jésus-Christ est celui qui conduit l’Histoire, le professeur d’Histoire de l’Eglise qui écrit ces lignes aime souligner l’importance de faire de l’Histoire de l’Eglise « Bible en main ».

Mon professeur d’Histoire de l’Eglise à la Faculté de Vaux-sur-Seine en France disait judicieusement que les chrétiens sont face à une alternative : soit faire de l’Histoire de l’Eglise et répéter les erreurs du passé, soit considérer les erreurs et les dé s auxquels ont eu à faire face ceux qui nous ont précédés, a n de ne pas tomber dans les mêmes écueils qu’autrefois. A n de bien comprendre ces écueils, il nous faut soumettre les débats qui se sont déroulés à la lumière de l’Ecriture sainte. Autrement dit, il faut d’abord mesurer les écarts (par rapport à la vérité biblique) de ceux qui nous ont précédés, et ensuite recti er le tir.

3 Bénéficier de l’apport de la théologie historique

Constatons cependant que nos ancêtres spirituels n’ont pas fait que des erreurs et que nous avons beaucoup à apprendre d’eux ! En faisant de l’Histoire de l’Eglise « Bible en main », nous pouvons également bénéficier des résultats des débats théologiques qui ont eu lieu, que ce soit sur la personne du Christ et la Trinité durant les premiers siècles5, que ce soit sur la justification et le repas du Seigneur à l’époque de la Réforme6ou que ce soit entre Calvinistes et Arminiens au 17e s.7, pour ne citer que ces quelques cas.

4. Discerner la providence de Dieu à l’œuvre

Il vaut la peine de relever que l’Histoire de l’Eglise ne s’arrête pas à la mort de l’apôtre Jean8. Après la mort du dernier apôtre, les chrétiens ont continué à vivre, et il est bon de voir comment Dieu a continué de diriger son peuple dans ses contextes di érents. Savez-vous, par exemple, que pendant le Moyen-Age, « période sombre pour la chrétienté », le christianisme authentique avait failli disparaître9? Et cela n’est pas un fait isolé : lorsqu’on lit les lettres aux sept Eglises du livre de l’Apocalypse (ch. 2-3), on est peut-être étonné de ce qu’au milieu des ruines du lieu où se trouvait l’Eglise d’Ephèse (Ap 2.1-7), il n’y ait plus aujourd’hui qu’un village musulman en Turquie actuelle. Que s’est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là ? L’étude de l’Histoire de l’Eglise permet d’avoir une partie des réponses. Les leçons de l’Histoire peuvent être salutaires : en e et, une fois que nous savons comment et pourquoi le Seigneur a ôté le « chandelier » (Ap 2.5) de l’Eglise d’Ephèse, nous pouvons prendre des mesures pratiques en ce qui concerne notre Eglise locale, de façon à lui éviter le même sort !

5. Découvrir notre identité ecclésiale

L’enracinement historique de certaines réalités ecclésiales est une raison supplémentaire pour étudier l’Histoire de l’Eglise. En e et, lorsqu’on compare l’Eglise des premiers siècles et l’Eglise actuelle, un rapide aperçu historique permet de se rendre compte que la Réforme a joué un rôle-clé dans la fragmentation de cette dernière. En e et, plusieurs des nombreuses dénominations10se réclament de certains principes mis en lumière par la Réforme du 16e siècle (dont notamment sola scriptura [« par l’Ecriture seule »]) et, par conséquent, se considèrent comme étant des « lles » de la Réforme. Nous découvrons ainsi que notre identité ecclésiale est parfois profondément ancrée dans l’Histoire de l’Eglise.

6. Bénéficier de l’encouragement de nos prédécesseurs pour tenir ferme

Il est utile de se rappeler cette évidence : les chrétiens du 21e s. que nous sommes ne sont pas les premiers chrétiens sur terre ! Avant nous, de nombreux autres croyants ont vécu. En étudiant l’Histoire de l’Eglise, le chrétien dèle, soucieux de garder l’Evangile pur des nombreux travers qui le guettent, est également encouragé par le zèle de certains hommes qui ont eu le courage de ne pas marcher dans les sillons du « politiquement correct » de leur temps. Nous citerons pour terminer quatre hommes, trois ayant vécu aux 14e et 15e siècles et un au 17e siècle.

Le courage des pré-Réformateurs

Qu’aurions nous fait dans le contexte spirituellement décadent des 14e – 15e s. ? Avec courage, aurions-nous osé dénoncer les travers d’une Eglise profondément malade, même sous la menace du rejet et/ou de la condamnation pour hérésie, comme ce fut le cas des précurseurs de la Réforme ? Sommes-nous prêts à payer de notre vie pour défendre la pureté de l’Evangile comme le rent John Wyclif (1328 – 1384), Jean Hus (1369 – 1415) et Jérôme Savonarole (1452 – 1498)11? C’est pourtant leur courage et leurs actions qui ont balisé, voire frayé le chemin de la Réforme menée par Luther, Zwingli, Calvin et leurs amis au 16e s.

L’exemple de Philippe Spener et le piétisme

Citons encore le père du piétisme, Philippe Spener (1635 – 1705), pasteur luthérien d’Alsace qui voyagea beaucoup à travers l’Europe. Au début, Spener réunissait chez lui des petits groupes de prière et d’édification appelés Collegia pietatis12pour lire la Bible et pour prier.

Après avoir décrié le piteux état dans lequel se trouvait l’Eglise de son temps, Spener a donné un fondement à son action dans son ouvrage majeur, les Pia Desideria (« Les désirs pieux ») publié en 1675. Dans cet ouvrage, Spener plaide sincèrement pour une amélioration de la vraie Eglise évangélique ; il encourage tout le monde à lire et à étudier la Bible. En e et, dit-il, plus la Parole habitera en nous avec abondance, plus nous produirons des fruits issus de notre foi. Dans ce sens, Spener invitait ses auditeurs à pratiquer le vrai christianisme. Le savoir, plaide-t-il, ne su t pas ; il doit être suivi d’amour et d’action qui découlent d’une véritable conversion du cœur. Spener relevait alors, pour l’enfant de Dieu, les trois étapes suivantes dans le processus le conduisant à la conversion :

  • Vie sans harmonie où le pécheur sent le vide de sa vie désespérée ;
  • Puis à travers une lutte intérieure, le pécheur repentant sort de son désarroi et trouve la paix du cœur ;
  • Au cours de cette expérience, l’enfant de Dieu ressent un bonheur inexprimable.

Selon les piétistes, l’enfant de Dieu doit pouvoir rendre compte publiquement de cette expérience salutaire et heureuse (principe des Eglises de Professants). De nombreuses œuvres sortiront des rangs des piétistes, tout comme des musiciens, dont le réputé Haendel (décédé en 1759).

Conclusion

L’importance d’étudier l’Histoire de l’Eglise nous paraît grande, non seulement pour éviter les erreurs du passé ou même pour récolter les fruits de la ré exion des théologiens du passé, mais encore pour bien comprendre notre héritage évangélique et pour nous inspirer de la délité de croyants courageux qui nous ont précédés.

 

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  1. Cf. Philip E. SATTERTHWAITE, « Histoire biblique », dans Dictionnaire de théologie biblique, sous dir. T. Desmond Alexander et Brian S. Rosner, Cléon d’Andran, Excelsis, 2006, p. 47.
  2. Paul VEYNE, « Histoire », dans Encyclopaedia Universalis, sous dir. R. Aron, G. Champetier et al., Paris, Encyclopaedia Universalis France, vol. 8 (Greco . Intérêt), 1974, p. 423.
  3. Il va sans dire qu’un accent majeur est placé sur la Réforme et la Contre Réforme.
  4. Cf. Adrien LADRIERRE, Edouard RECORDON et Philippe TAPERNOUX, L’Eglise : une esquisse de son histoire pendant vingt siècles, Vevey, Bibles et traités chrétiens, 1972, vol. 1, p.10.
  5. HE 1.
  6. HE 2.
  7. HE 3.
  8. Nous présupposons qu’il est l’auteur de l’Apocalypse.
  9. Cf. Henri DANIEL-ROPS, Histoire de l’Eglise du Christ, Paris, Fayard, 1950, vol. 3, p.689ss.
  10. Nos Eglises évangéliques comprises.
  11. De ces trois, seul John Wyclif échappe au bûcher. Savonarole est torturé et brûlé vif en 1498 et Jean Hus est brûlé vif en 1415. En cette même année 1415, le Concile de Constance condamne 48 propositions de Wyclif et le déclare hérétique. Bien que Wyclif soit déjà mort (en 1384, de mort naturelle), il est ordonné que « son corps et ses os soient exhumés, réduits en cendre et jetés au euve », ce qui sera fait en 1424, soit neuf ans après la décision du Concile de Constance !
  12. « Collèges » ou « groupes de piété » qui sont en réalité des réunions d’édi cation. De là vient le terme « piétisme » qui au départ est un sobriquet, un nom de moquerie donné par les adversaires.