Luther, Ses sources, sa pensée, sa place dans l’histoire (Marc LIENHARD)

Luther, Ses sources, sa pensée, sa place dans l’histoire, Marc LIENHARD (Labor et Fides, Genève, 2016, 678 p.)

L’éminent historien Marc Lienhard, dans son nouveau livre sur la théologie de Martin Luther (tant attendu en lien avec les 500 ans de la Réforme, paru en novembre 2016), nous laisse avec des sentiments partagés. Il nous donne une analyse à la fois stimulante et profonde de la théologie de Luther, mais ses conclusions oecuméniques sont problématiques, en porte à faux avec la théologie de Luther, et dangereuses pour l’Eglise.

LES POINTS FORTS DU LIVRE

1 La présentation englobante de la théologie de Luther

Lienhard nous rend un grand service en présentant non seulement les thèmes chez Luther qui sont chers aux évangéliques (dont l’autorité de la Bible et la justification par la foi seule), mais encore d’autres doctrines chères au Réformateur allemand : la distinction que Luther discerne dans la Bible entre la loi et l’Evangile, entre le théologien de la croix et le théologien de la gloire, entre le Dieu caché et le Dieu révélé, entre le règne de Dieu et le règne du monde. Lienhard explique en profondeur la prise de position de Luther sur la cène et sa croyance en la présence corporelle du Christ dans les éléments du pain et du vin. Il met aussi en évidence l’importance pour Luther du baptême des nourrissons et sa très haute estime de cet acte. Ces aspects de la théologie de Luther sont peut-être moins familiers aux protestants évangéliques, mais nous devons les comprendre même si nous voulons marquer notre désaccord avec Luther sur certains points.

2 La maîtrise du corpus des écrits de Luther

L’auteur exploite tout le corpus des écrits de Luther : préfaces aux livres bibliques dans sa traduction de la Bible, commentaires bibliques (souvent sous forme de notes de cours), livres, prédications, catéchismes, écrits d’édification, thèses, écrits polémiques, correspondance (2 650 lettres !), Propos de table. Etant donné le grand nombre d’écrits de Luther qui n’ont pas encore été traduits en français, la présence dans le livre de certains extraits de ces oeuvres de Luther est précieuse.

3 L’analyse stimulante des traditions qui ont influencé Luther

Lienhard nous permet de comprendre que, si Luther est avant tout un homme de la Parole de Dieu, il est également tributaire de la tradition chrétienne qui l’a précédé, que ce soit les Pères de l’Eglise, le monachisme, la théologie de la piété ou les théologiens scolastiques. La section du livre qui traite des sources de Luther est très utile pour replacer le Réformateur dans le contexte du 16e siècle et pour constater que Luther n’était pas novateur en matière de théologie.

4 L’approche judicieuse face aux événements regrettables de la vie de Luther

Le livre aborde de front les épisodes regrettables de la vie de Luther, dont son traitement des Juifs. Mais avant de se prononcer sur les arguments ou les actions du Réformateur, Lienhard nous invite à entrer dans la tête de Luther et à comprendre pourquoi il est arrivé à telle ou telle conclusion. En parlant des écrits sévères de Luther contre les paysans (1524-1525), Lienhard exhorte ses lecteurs à propos de l’argumentation de Luther : « Essayons de la comprendre, sans la justifier pour autant !1 » C’est la marque d’un bon théologien historique, qui se soucie de comprendre le point de vue du théologien avant de l’évaluer.

LES FAIBLESSES DU LIVRE

1 Les présupposés de Lienhard faussent parfois sa présentation de la théologie de Luther

Malgré ses efforts menés pour respecter le contexte historique, l’auteur semble parfois fausser la théologie de Luther. Par exemple, Lienhard déclare que « tout en affirmant que Dieu se lie à la parole écrite de l’Ecriture, Luther n’a pas enseigné une inspiration littérale de l’Ecriture2 ». Plus loin dans le livre, il affirme que « Luther n’est pas bibliciste au point de vouloir déduire directement la doctrine de l’Ecriture, comprise de manière fondamentaliste3. » Ces propos sont plus révélateurs du point de vue de Lienhard que de celui de Luther dans ce domaine4.

2 La présentation de l’apport de la théologie de Luther pour le 21e siècle cède trop de terrain aux présupposés non‑bibliques de notre ère

Son analyse, dans le dernier chapitre, de l’apport de la théologie de Luther pour le 21e siècle laisse à désirer. Le présupposé de Lienhard, c’est que les temps ont changé et donc que les propos de Luther devraient s’y adapter. Il est vrai que les temps ont changé et qu’il n’est plus d’actualité d’employer le langage grossier caractéristique des débats théologiques de l’époque de la Réforme. Mais ce qui n’a pas changé, c’est l’autorité suprême en matière de foi et de moeurs – à savoir, les Ecritures. Contrairement à la démarche de l’auteur dans le dernier chapitre, il n’y a pas lieu de changer le contenu de doctrines – chères à Luther – telles que la justification par la foi seule, l’oeuvre du Christ à la croix, l’incarnation et la confiance dans l’Ecriture seule comme autorité finale.

3 L’approche oecuménique de la théologie de Luther est fort problématique et dangereuse

Après des centaines de pages d’explication approfondie des propos formulés par Luther à l’encontre de la théologie de l’Eglise Catholique, Lienhard suggère qu’à notre époque, nous devrions plutôt considérer Luther comme « non-confessionnel », c’est-à-dire ni protestant ni catholique. Selon cette logique, l’auteur maintient-il, Luther peut être « un maître commun pour toutes les Eglises », qu’elles soient protestantes ou catholiques5. Se basant sur le document Du conflit à la communion, publié en 2013, Lienhard prétend que « malgré les différences restantes, les catholiques d’aujourd’hui peuvent recevoir avec reconnaissance beaucoup d’affirmations fondamentales de Luther relatives à la justification, l’eucharistie, le sacerdoce universel et le ministère, l’Ecriture et la tradition6. » Or, si les catholiques recevaient pleinement les enseignements de Luther sur ces sujets, ils quitteraient l’Eglise Catholique. Mais il ne s’agit pas d’une telle réception des idées de Luther chez les catholiques, mais plutôt d’une appropriation oecuménique de certains propos de Luther.

Il convient de souligner que l’approche « nonconfessionnelle » que prône Lienhard n’est pas possible. Pour échapper aux anathèmes prononcés par le Concile de Trente (1545-1563), il faudrait aux protestants changer leur doctrine. Il est vrai que des documents rédigés conjointement par la Fédération Luthérienne Mondiale et l’Eglise Catholique, notamment La déclaration commune sur la justification, publiée en 1999, et Du conflit à la communion, comportent des compromis de la part des théologiens luthériens en matière de justification7. Il n’en reste pas moins que l’enseignement officiel n’a pas changé, ni du côté de l’Eglise Catholique, ni chez les protestants qui veulent véritablement suivre la théologie de Luther8. Céder du terrain sur des questions essentielles concernant le salut, telles que « comment les êtres humains peuvent-il paraître justes devant le Dieu trois fois saint ? » et « quelle est notre autorité suprême en matière de foi et de moeurs ? », est, au final, une démarche qui frôle la cruauté pastorale. Nous devons plutôt proclamer et défendre la saine doctrine, telle qu’elle est enseignée dans la Bible et telle que les Réformateurs l’ont comprise. Que Dieu, dans sa miséricorde, puisse déclarer justes des pécheurs sur l’unique base de la justice parfaite du Christ attribuée à leur compte par leur union avec lui par la foi : quelle grâce et quel miracle !

Luther a refusé de faire des compromis quant à l’Evangile. Que Dieu nous donne, en cette année 2017 et au-delà, de suivre Luther à cet égard et non pas l’esprit du relativisme doctrinal qui caractérise notre époque.

CONCLUSION

Est-ce que je recommande la lecture de ce livre ? Oui. Il s’agit d’un ouvrage de référence hors pair en langue française. J’émets toutefois une mise en garde concernant le parti-pris oecuménique de l’auteur. Il ne faudrait pas lire ce livre pour découvrir comment s’approprier la théologie de Luther pour soi aujourd’hui ni pour savoir comment s’y prendre dans les débats entre catholiques et protestants9. Mais si le lecteur veut mieux comprendre la pensée de Luther dans le contexte du 16e siècle grâce à l’étude de ses écrits, et si le lecteur est averti et attentif au parti-pris de l’auteur, il pourra grandement profiter de cet ouvrage. Nous recommandons chaudement la version plus longue de cette recension qui se trouve sur le site de l’Institut.

Télécharger l’article ici.

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

  1. P. 470.
  2. P. 263.
  3. P. 515-516.
  4. Robert PREUS, « Luther and Biblical Infallibility » dans Inerrancy and the Church, sous dir. John HANNAH, Chicago, Moody, 1984, p. 99-142, a démontré que Luther croyait que l’Ecriture était infaillible et sans erreur, car inspirée de Dieu. Cet article est disponible en ligne : ici, consulté le 29 mars 2017.
  5. P. 556.
  6. P. 557-558.
  7. Par rapport au premier, Anthony LANE fait remarquer que la définition du terme « justification » dans le document est clairement catholique et qu’il n’y aucune mention de la justice « étrangère » du Christ imputée au croyant par la foi, la doctrine protestante de la justification. Voir son Justification by Faith in Catholic-Protestant Dialogue, An Evangelical Assessment, Edinburgh, T&T Clark, 2002, p. 157-158.
  8. Nous pouvons citer à cet égard l’Eglise Luthérienne – Synode de Missouri aux Etats-Unis qui compte deux millions de membres. Elle ne fait pas partie de la Fédération Luthérienne Mondiale, et, dans sa réaction officielle à la Déclaration Commune, elle a dit : « Nous considérons que la Déclaration Commune constitue une capitulation concernant la vérité la plus importante qui est enseignée dans la Parole de Dieu. [Ce document] représente un écart clair et stupéfiant par rapport à la Réforme et donc est contraire à ce que cela veut dire d’être un chrétien luthérien » (cité par Samuel H. NAFZGER, « Joint Declaration on Justification: A Missouri Synod Perspective », Concordia Journal 27, 2001, p. 180).
  9. Sur ces questions, nous recommandons plutôt le livre de William CLAYTON, Martin Luther, Son cheminement, sa conversion et ses convictions, Montélimar, CLC, 2017, 92 p.