« Méthodes d’exégèse » : pourquoi les étudier ?

Introduction

Le défi lancé à l’auteur de cet article n’était pas mince ! « Méthodes d’exégèse » : pourquoi les étudier ? Devoir défendre une discipline dont le nom comporte trois syllabes et un « x », et qui n’appartient pas au vocabulaire courant – même chrétien – peut faire peur ! Téméraire ou convaincu, peut- être un peu des deux, je souhaiterais susciter chez le lecteur la question inverse : Pourquoi n’étudierais-je pas les méthodes d’exégèse ? Plus encore, pour ceux ayant la lourde charge d’enseigner l’Eglise, la question pourrait se formuler de façon plus abrupte : « Qu’est-ce qui me dispense de les étudier ? »

Premier repérage du contenu des « méthodes d’exégèse »

Les méthodes d’exégèse désignent les procédures et outils utiles pour l’analyse d’un texte, un texte biblique du Nouveau Testament dans le cadre de cette série de cours à l’Institut. Elles visent à former l’étudiant à l’étude de la parole en lui permettant de développer de « saines habitudes » pour l’analyse du texte. Cette série de cours relève donc d’une façon de faire (la méthode) qu’il convient de mettre en pratique, et d’outils utiles pour comprendre le texte biblique. L’objectif, présenté simplement, est d’être capable de reformuler le plus fidèlement possible ce que l’auteur biblique a dit. La Bible étant un livre ancien, écrit par des auteurs de différentes époques, dans une langue different de la nôtre et dans un contexte different, il est nécessaire de bien s’assurer que nous comprenons bien ce que l’auteur voulait communiquer à ses lecteurs dans son propos. La Bible, parole divine et parole humaine, a été écrite par des êtres humains inspirés à des êtres humains de leur époque. Le contexte et ses particularités aident à mieux cerner l’intention de communication de l’auteur. De même, la diversité des styles (évangiles, épîtres, Actes, Apocalypse) implique que l’on considère chaque texte dans son genre particulier. Les méthodes d’exégèse vont donc chercher à établir le sens du texte, à partir de méthodes et d’outils développés au cours des siècles. Dans cette série de cours, le texte biblique est au cœur du travail de l’exégète.

Les éléments de contexte, ou les commentaires existants ont pour rôle principal d’éclairer l’analyse détaillée du propos, le lecteur restant centré sur ce que le texte dit. Par rapport à l’herméneutique, que présentait Ian Masters dans le précédent numéro, les méthodes d’exégèse se concentreront plus précisément sur la « mécanique interne » au texte : sa formulation, sa grammaire, sa structure.

Une discipline frustrante et ingrate !

Les méthodes d’exégèse impliquent une forme de soumission qui peut susciter dans un premier temps des sentiments de frustration ! D’abord, s’agissant d’une méthode, on ne l’apprend qu’en la pratiquant, c’est-à-dire en s’exerçant et en se pliant à une façon de procéder pas à pas pour analyser le texte biblique. Il vous arrive peut-être de lire un texte biblique, et d’avoir l’impression de découvrir quelque chose que vous n’aviez pas perçu avant. Lors d’un partage, d’une étude biblique ou d’une prédication, vous aurez peut-être envie de partager cette découverte qui vous a fait du bien. L’application d’une méthode d’exégèse vous obligera peut- être à remettre en question l’idée que vous avez cru discerner dans ce texte et que vous aviez à cœur de développer ! L’idée n’est peut-être pas fausse, mais elle n’est pas forcément celle de l’auteur dans ce texte. Cela peut être frustrant !

Ensuite, le travail d’exégèse, par sa méthode, vise à soumettre notre pensée à l’intention de l’auteur biblique. On cherche à découvrir ce qu’il a dit, comment il l’a dit, les arguments qu’il emploie, pour tirer de ce travail l’idée que l’auteur voulait communiquer à ses lecteurs. Il y a donc, comme dans toute discipline, un caractère laborieux dû à la nécessité de se soumettre à des règles d’interprétation1, parce que le but est de comprendre ce que le texte dit vraiment, et pas seulement ce que j’en comprends, ou ce qu’il évoque en moi !

Autrement dit, les méthodes d’exégèse nous donnent une discipline de vie spirituelle en nous apprenant à nous soumettre au texte biblique, à cette parole vivante et inspirée !

Pire encore, ce travail a un côté ingrat. En effet, si vous mettez en pratique ces méthodes en vue de la prédication et l’enseignement biblique dans l’Eglise, une grande partie de ce travail restera invisible. Le résultat du travail d’exégèse ne mettra pas en valeur tout ce que vous aurez découvert au long de l’étude du texte, et tout le travail que vous aurez réalisé, à la sueur de votre front ! Les méthodes d’exégèse nous obligent à travailler l’humilité, en acceptant que toute une partie de notre labeur reste caché aux yeux de notre auditoire. Et votre créativité sera limitée, puisque le contenu de l’Ecriture ne change pas en fonction de nos inspirations. Naturellement, la forme que vous donnerez à l’enseignement ou au partage pourra être créative (cf. les cours d’homilétique), mais le fond sera, si l’exégèse est minutieuse, assez classique et conforme au dépôt de la foi2!

Des bienfaits en matière de délectation de la parole

Pourtant, il faut insister sur des bienfaits en plus de la sancti cation qu’entraînent le dur labeur et l’humilité, qui sont propres au texte dont il s’agit de faire l’exégèse : la Bible. Parole vivante, elle est agissante sur celui qui la médite et en approfondit la connaissance. « La loi du SEIGNEUR est parfaite, elle restaure la vie ; le témoignage du SEIGNEUR est sûr, il rend sage le naïf » (Ps 19,7). La parole de Dieu est bonne et utile par elle-même, parce qu’elle est inspirée de Dieu3. Mais elle n’agit pas à la manière des formules d’incantation : elle agit avec l’Esprit Saint sur la nécessaire transformation de notre pensée, de notre intelligence, pour que nous soyons renouvelés.

C’est ainsi qu’elle nous rend capables d’agir non en fonction de nos (res)- sentiments, mais en fonction de ce que Dieu nous permet de discerner sur nos vies ou sur le monde dans lequel il nous a placé. Soyons convaincus que la transformation de notre intelligence4ne se limite pas à un exercice intellectuel, mais a des conséquences profondes sur notre volonté d’agir comme fils et filles de la promesse5. De l’émerveillement de la découverte de la pensée de Dieu jaillit, par l’action de l’Esprit, la volonté d’inscrire notre être entier en conformité avec cette pensée. Le risque, lorsqu’à l’occasion d’une lecture (trop) rapide d’un texte biblique nous « découvrons une nouvelle pensée », ou trouvons une pensée « intéressante », est d’introduire dans ce texte une idée qui n’est en réalité que la nôtre. Les méthodes d’exégèse nous aideront à repérer la pensée de l’auteur biblique, pour (re-)découvrir la pensée de Dieu qui s’exprime dans sa parole.

Elles sont donc premièrement au béné ce de celui qui les pratique, et qui aura pu assimiler des outils et mettre en œuvre une méthode rigoureuse qui l’aidera à comprendre la pensée du Seigneur. Quelles bénédictions nous attendent lorsque, comprenant ce que l’auteur – inspiré par le Saint-Esprit – a voulu communiquer, nous sommes saisis d’émerveillement devant la grâce du Seigneur, ou, confrontés à nos insu sances, nous pouvons accueillir de façon renouvelée le pardon de Dieu, et prendre conscience d’une réforme nécessaire dans notre façon de penser ou de vivre ! C’est bien la sagesse du Seigneur qu’il s’agit de découvrir, d’aimer et de mettre en œuvre dans notre vie de croyant. La parole « rend sage le naïf » : il faut donc bien que cette parole soit comprise dans ce qu’elle dit vraiment !

Ainsi, quelle bénédiction lorsque, prenant le soin d’étudier ce que l’auteur dit, nous comprenons mieux la cohérence de sa pensée, le but qu’il veut atteindre et la vérité qu’il transmet ! C’est bien à partir de cette capacité à comprendre la pensée du Seigneur que nous serons équipés pour la transmettre et la communiquer de façon pertinente et efficace6. Alors que l’exégèse pourrait paraître un exercice très cérébral, il est au final vivi ant ! Pour le chrétien, l’exégèse procède de l’amour de la parole, parce qu’il faut en e et l’aimer pour consacrer du temps à travailler le texte. Mais elle développe aussi en retour l’amour de la parole par ce qu’elle permet de (re-)découvrir et de transmettre. Le psalmiste (Ps 119,11-18) évoque ce désir et ce plaisir que suscite la méditation de la parole de Dieu. Les méthodes d’exégèse, pour le croyant, participent à cette « manducation » de l’Ecriture qui alimente l’amour de la parole, et, surtout, de son Auteur divin. Je vous invite donc à ne pas négliger, au-delà de l’effort, le bénéfice personnel d’une telle étude.

Des bienfaits en lien avec la glorification du Dieu de l’Evangile

Mais les méthodes d’exégèse présentent un enjeu bien plus grand encore ! Il nous semble qu’il n’est pas exagéré de dire que par-dessus tout, elles participent à célébrer la gloire de Dieu. En e et, le message central de l’Ecriture, vers lequel toute a rmation chrétienne converge et d’où toute a rmation chrétienne prend sa source, c’est la bonne nouvelle du pardon, de la réconciliation et de la vie éternelle en Jésus-Christ. Comprendre ce que veut transmettre l’auteur biblique, c’est retourner à la source et être fermement ancré dans la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Une exégèse soigneuse, pratiquée régulièrement, permet de mieux saisir la convergence de la parole vers le Christ, d’être plus assuré dans la cohérence, l’intelligence, la subtilité, la radicalité (et bien d’autres qualités encore !) de l’Evangile de Jésus-Christ… Et de rendre gloire à Dieu !

Des bienfaits dans le domaine de l’évangélisation

En étant liées de façon « organique » au message central de l’Ecriture, les méthodes d’exégèse sont porteuses de bienfaits au béné ce du plus grand nombre – pour la construction de l’Eglise « à venir ». En effet, l’Eglise a reçu du Christ la mission d’annoncer l’Evangile de la repentance et du pardon7. Les méthodes d’exégèse ne constituent pas une méthode ésotérique permettant des conversations entre spécialistes dans un monde religieux hermétique. L’ancrage dans la parole de Dieu, c’est-à-dire dans la compréhension de ce qu’elle dit, est extrêmement utile lorsque l’on va à la rencontre d’une autre personne, d’une autre culture, d’une autre conviction, d’une autre façon de penser. La tradition protestante, dans sa sensibilité évangélique, recourt souvent à l’appui d’un texte biblique pour justifier une affirmation, comme je le fais d’ailleurs dans cet article !

Mais j’observe que le recours à certains versets est parfois illégitime parce que sans considération pour leurs contextes propres. Pour justifier un propos, on peut finir par citer un texte biblique qui parle de tout autre chose. Si notre interlocuteur s’en rend compte, la crédibilité de notre argument sera affectée ! Il est donc tout à fait utile que l’évangéliste puisse aussi faire ce travail d’exégèse quand il utilise l’Ecriture : cela peut lui éviter des contresens et le rendra lui-même plus affermi dans son argumentation. Une compréhension plus précise du sens de la parole et de sa cohérence lui permettra également de mieux « traduire » l’Evangile dans le vocabulaire et le monde symbolique de son interlocuteur, tout en restant fidèle au message biblique…

Cette série de cours est donc également au service de la propagation de l’Evangile !

Des bienfaits dans le domaine de la formation des responsables

Au sein de l’Eglise, les méthodes d’exégèse sont d’un apport précieux. 2 Timothée 3,17 parle de l’Ecriture en termes d’« équipement » du serviteur de Dieu dans son enseignement. Celui qui est appelé à enseigner l’Eglise doit être équipé. Sans verser dans le catastrophisme, Paul évoque au début du chapitre 3 une situation de dégradation spirituelle et morale – malgré un vernis religieux – qui fait largement écho à diverses évolutions de la culture contemporaine. La manière dont « le religieux » – y compris biblique – est mis au service de la poursuite de l’intérêt personnel fait parfois frémir ! Or, Timothée est invité à enseigner, à prêcher, à redresser. En tant que responsable de l’Eglise, c’est sa mission.

Mais son autorité personnelle ne su t pas. On peut même entrevoir dans la deuxième épître à Timothée qu’elle était a aiblie, ou peinait à être reconnue. L’autorité pour enseigner et faire face à une situation di cile provient de la parole elle-même – ou plutôt l’autorité est la parole elle-même (sans pour autant qu’elle fasse disparaître les di cultés !), parce qu’elle exprime la pensée de Dieu, parce qu’elle est indépendante des situations locales et personnelles, parce que – surtout – elle provient d’une source qui fait autorité : Dieu lui-même. Bien sûr, les qualités personnelles jouent dans la communication et la transmission8, mais le contenu du message reste ancré dans la parole éternelle de Dieu prononcée en Jésus-Christ et infailliblement attestée dans l’Ecriture.

Les méthodes d’exégèse permettent d’ailleurs bien souvent de structurer la communication du message : il n’est pas rare que l’analyse d’un texte, en mettant en lumière la structure de l’argument, fasse jaillir au l du travail un plan qui pourra être repris pour guider et orienter la communication. Il s’agit souvent d’un plan fort simple, permettant une formulation plus claire, pertinente, et adaptée, dont l’autorité vient du texte lui-même.

Des bienfaits en matière de discernement

Enfin, le monde chrétien abonde de productions littéraires de toute sorte. Je me réjouis de voir que l’Evangile suscite tant d’inspiration ! Pour autant, il n’est insultant pour personne de dire que la qualité des ouvrages est variable ! On peut nettement percevoir dans un certain nombre de ces publications les traces d’idées qu’il convient d’éprouver au regard de l’Ecriture, en vue de garder ce qui est bon (et rejeter le reste). On observe d’ailleurs que certains auteurs peuvent proposer des arguments d’apparence bien savante, relevant par exemple de l’étymologie grecque, du contexte hébreu, ou de la grammaire de l’original…

La série de cours de méthodes d’exégèse, sans produire des linguistes aguerris, incitera le lecteur à faire preuve de circonspection et de prudence. Il sera peut-être plus attentif aux arguments pseudo-scienti ques. L’un des plus connus est l’argument étymologique : on cherche dans « le » sens originel du mot – son « vrai sens », inconnu du grand public. C’est une idée assez répandue, mais rejetée aujourd’hui par les linguistes. Sans nier l’intérêt de connaître l’évolution du sens d’un mot, le sens d’un mot à une époque ne dépend pas forcément ou uniquement du sens qu’il avait à l’origine. Les mots ont du sens dans un contexte historique propre et selon l’usage qu’en fait un auteur biblique, avec un lien variable à l’étymologie.

Ainsi, quand un ouvrage se revendique de l’autorité d’un grand exégète, ou propose un argument apparemment technique, le lecteur averti sera moins facilement impressionné. Les méthodes d’exégèse donnent de très utiles éléments de discernement à ce propos.

Des attentes réalistes

J’espère vous avoir invité à considérer la question sérieusement : Pourquoi ne pas étudier les méthodes d’exégèse ? Ayant commencé en avertissant le lecteur de l’investissement que constitue une telle série de cours, il me faut aussi prévenir les attentes irréalistes qui jailliraient – sait-on jamais – du plaidoyer offert. L’humilité qu’entretient le travail d’exégèse ne se limite pas au caractère « caché » du labeur. Il tient aussi à la confrontation aux limites de l’exégète, de celui qui pratique ces méthodes.

Les méthodes d’exégèse doivent permettre d’ancrer nos convictions dans l’Ecriture, mais ne permettent pas, ou ne devraient pas permettre d’entretenir la prétention d’avoir tout compris, de « dominer » la parole. Elles confrontent l’exégète aux résistances du texte : la parole est nécessaire et suffisante pour le salut, mais elle échappe souvent à la maîtrise totale de l’exégète. Ce qui est révélé dans l’Ecriture est suffisamment clair pour vivre à la gloire du Seigneur, mais ce qui résiste à notre compréhension doit nous aider à rester modeste.

Les méthodes d’exégèse pourront parfois aider à émettre des hypothèses, mais sans toujours aboutir à une conclusion definitive. La découverte de l’abondance de travaux, et parfois de résultats contradictoires en matière d’exégèse ne devra pas décourager celui qui en entreprend l’étude. Il devra plutôt être incité à se poser et réfléchir, faire le tri : retenir ce qui est bon, laisser le reste, dans l’humilité et la foi en Celui qui a inspiré cette parole. Les méthodes d’exégèse renvoient le lecteur convaincu de l’Evangile à  son auteur : c’est bien le texte qui fait autorité en dernier ressort, pas l’exégète ni la qualité de l’exégèse. Les méthodes d’exégèse exercent notre maturité…

Conclusion

Conscient des limites du travail d’exégèse, l’étudiant appréciera d’autant plus les vertus qu’il développe, et sera d’autant plus convaincu de l’importance cet investissement pour édifier l’Eglise du Seigneur Jésus-Christ. Si les ministères de l’Eglise sont normalement structurés autour de la parole, au travers de ceux qui l’exposent9, cela vaut la peine d’investir de l’énergie et quelques ressources pour apprendre à l’étudier avec tout le soin qu’elle mérite. J’invite donc tous ceux et toutes celles qui ont à cœur la parole de Dieu à envisager de suivre ce cours, en ayant à l’esprit qu’il s’agit bien de mettre ces méthodes au service de la parole, à l’image de la préparation – longue, laborieuse, peu visible – du coureur qui est nécessaire à la construction d’une carrière durable, mais ne sera souvent manifeste que dans les quelques secondes que dure la course…

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  1. Pour cela, on s’appuie sur des règles d’herméneutique (cf. Le Maillon, été-automne 2012, p. 5-7).
  2. Jude 3 ; I Tm 6,20.
  3. 2 Tm 3,16.
  4. Voir Romains 12,1.
  5. Ga 3,26
  6. 2 Tm 3,16-17
  7. Lc 24,47
  8. Voir 1 Timothée 6,11 et 2 Timothée 2,25 pour la douceur nécessaire au serviteur de Dieu.
  9. Voir, par exemple, Ephésiens 4,11-12 et 1 Corinthiens 12,28.