Esdras – « Par l’Écriture seule » : une Réforme en 2017 en Europe Francophone ?

Nous reproduisons ci-dessous la prédication de la rentrée de l’Institut, apportée au début de l’année académique en cours, légèrement modifiée. Son style oral a été essentiellement conservé.

INTRODUCTION

« Principe formel » de la Réforme

Lorsqu’on s’interroge sur l’état des lieux du christianisme en Europe francophone, on se dit : « Si l’on a besoin de quelque chose en 2017, c’est bien d’une réforme ». Ce qui reste du catholicisme doit être réformé ; notre milieu évangélique a besoin d’être réformé à bien des égards ; nos sociétés en général ont besoin d’être réformées. Je sais que la définition d’une « réforme » peut varier. Mais, incontestablement, l’Europe est enténébrée spirituellement, comme en 1517, et elle a besoin de l’action de la « bonne main de Dieu », comme en 1517. Et puisque Dieu se sert de moyens, la question est de savoir où se trouvent les Luther de 2017 ?

On n’est pas à la recherche de répliques identiques de Luther : il avait ses défauts ; il avait son arrière-plan personnel particulier ; il avait son contexte géopolitique particulier. Mais Luther était convaincu de l’autorité suprême de la parole de Dieu. Le « principe formel » de la Réforme est « par l’Ecriture seule ». C’est la Bible qui a déclenché la Réforme. Et cela bien au-delà de ce que Luther avait en tête en affichant les 95 thèses. La parole de Dieu est puissante. Les Ecritures se sont révélées performantes pour la redécouverte de l’Evangile de la justification par la foi seule : les êtres humains peuvent être en règle avec Dieu du fait de placer leur confiance en Jésus- Christ – lui a vécu une vie parfaite qui peut compter à notre place, et il est mort pour recevoir la punition qu’entraînent nos fautes. C’est glorieux ; c’est bouleversant ; c’est réformateur.

La parole de Dieu est encore puissante en 2017. Mais, lorsqu’on affirme cela, on présuppose que les enseignants de cette parole sont qualifiés. Qualifiés comment ? Pas forcément à tous égards comme Luther. A l’Institut, on parle de serviteurs de l’Evangile qui soient fidèles, compétents et consacrés, et, là, on s’inspire en particulier des épîtres pastorales (1 Tm, 2 Tm, Tt). Luther était fidèle, compétent et consacré. Mais je propose que nous nous inspirions d’un exemple biblique – d’un modèle qui nous est présenté comme tel dans les Ecritures, à savoir Esdras.

Légitimité de nous inspirer du personnage d’Esdras1

Si vous avez de bons réflexes pour l’interprétation des Ecritures, vos antennes vous mettent maintenant en garde : clignotants rouges ! Se tourner vers le personnage d’Esdras pour comprendre comment moi, je devrais envisager ma formation à l’IBB en tant que serviteur, servante de la parole de Dieu… Est-ce que cela peut se justifier ? Pourquoi voudrait-on s’inspirer d’un tel personnage ?

Trois préoccupations pourraient être évoquées.
(1) Le genre littéraire d’Esdras-Néhémie est une narration, non des prescriptions ;
(2) l’époque d’Esdras est celle de l’ancienne alliance ; et
(3) le rôle d’Esdras était très particulier. Je suis dans la joie lorsque ce type de réflexe est enclenché.

Mais je réponds à ces préoccupations une par une.
(1) Il se trouve que nous avons dans ce personnage de l’Ancien Testament une bonne illustration de principes qui sont prescrits dans le Nouveau Testament – dans les épîtres pastorales. Il est vrai que le récit qu’est Esdras-Néhémie s’inscrit dans le cadre de l’histoire dusalut, mais cela n’exclut pas que le comportement de tel ou tel acteur dans cette histoire soit à bien des égards exemplaire.

(2) Le fait de nous situer dans l’ancienne alliance implique, certes, qu’il devra y avoir des transpositions pour nous : par exemple, Esdras enseigne les cinq premiers livres de ce que nous appelons l’Ancien Testament, alors que nous disposons du canon biblique tout entier allant jusqu’à l’Apocalypse. Mais le principe selon lequel la parole de Dieu devrait être enseignée et prise au sérieux s’applique tout au long de l’histoire du salut – et c’est là ce que nous constatons dans ce livre2.

(3) Il est vrai qu’Esdras est prêtre et scribe, et ces catégories n’existent plus en tant que telles à l’époque où nous sommes de l’histoire du salut. Il n’en reste pas moins que ce qui est frappant dans le texte biblique, ce ne sont pas les divergences, mais justement les convergences avec notre époque : ce qui est remarquable, c’est à quel point Esdras ressemble à un serviteur de la parole du genre que nous voudrions rencontrer aujourd’hui – et avoir comme diplômé de cet Institut…

Si vous êtes encore troublés par l’idée de puiser dans Esdras- Néhémie pour illustrer la vision de l’Institut, voici encore des remarques qui pourraient aider.

(1) L’époque est bien tardive. Il s’agit de la fin de la période de l’histoire rapportée par l’Ancien Testament. Pour les textes que nous allons considérer, nous nous situons au 5e siècle av. J.- C., juste avant les 400 ans de silence qui marquent la césure entre les deux Testaments. Il est maintenant nettement moins clairement question d’une théocratie (gouvernement par Dieu). Cela rapproche le contexte géopolitique de l’époque au nôtre. A l’époque préexilique, on pouvait soutenir qu’on avait affaire à une théocratie : on pouvait affirmer que c’est Dieu qui gouvernait, que le roi installé par Dieu régnait, et que les ennemis de Dieu se trouvaient en dehors du pays. Maintenant ce sont les Perses qui règnent. Leur politique étrangère est assez favorable envers les Judéens qui rentrent à Jérusalem (cf. Esd 1) ; mais Esdras-Néhémie traite des difficultés qu’entraîne le fait d’être soumis à un gouvernement perse3.

(2) Le livre lui-même se trouve au seuil du Nouveau Testament. Au plan canonique, Esdras-Néhémie est l’avant-dernier livre de l’Ancien Testament. Là, je présuppose que l’agencement hébraïque fait davantage autorité que l’agencement qui figure dans la plupart de nos traductions en français – postulat que nous défendons en cours4.

Concrètement, à ce stade du déroulement de l’Ancien Testament, on a effectué un passage depuis l’autorité orale à l’autorité écrite, ce qui rapproche le cas de figure de l’enseignement rapporté par ce livre au cas de figure de l’enseignement que nous pratiquons. Je cite des spécialistes :

Il est étonnant de constater le rôle que jouent les documents écrits dans ce livre. Des lettres du roi déclenchent et interrompent l’action, au niveau des événements réels comme du récit. Cependant, le document écrit le plus important n’a pas une origine humaine ; il s’agit de la Torah de YHWH. Le peuple renouvelle sa consécration à ce livre donné par Dieu lors d’une grande cérémonie de renouvellement de l’alliance, à la fin du récit (Né 8-10)5.

(3) La narration présente un très grand nombre de parallèles avec la poursuite de l’oeuvre de Dieu qui a cours à notre époque : opposition, prédication, prière, combat, courage, souci de la gloire de Dieu (Né 1), « sacerdoce universel » (tout le monde met la main à la pâte ; Né 3), larmes, joie. (4) Esdras et Néhémie ont pour mandat de conduire le peuple de Dieu dans une nouvelle phase de son histoire, dans un nouveau départ, dans une réforme… Certes, cela entraîne la reconstruction du temple et des murailles de Jérusalem, ce qui n’est pas d’actualité pour nous. Mais cette réforme est également foncièrement spirituelle : la parole de Dieu doit être enseignée et prise au sérieux.

Bref, nous pouvons être « décomplexés » en voulant nous intéresser maintenant à certains passages qui présentent un ministère de la parole semblant avoir une application bien contemporaine. Cette application est bien fondée. Je vous invite donc à en profiter pour comprendre plus concrètement ce à quoi ressemble un ministère « fidèle, compétent, consacré ».

PREMIER PASSAGE : ESDRAS 7,1 À 106

« Bonne main de Dieu »

Si l’on parle de « réforme », c’est toujours parce que Dieu est à l’oeuvre. Et rien que dans ce chapitre, cette constatation se fait quatre fois de façon explicite7 :

7,6b : « Et comme la main de l’Éternel, son Dieu, était sur lui, le roi lui accorda tout ce qu’il avait demandé. »
7,9 : « …[I]l était parti de Babylone le premier jour du premier mois, et il arriva à Jérusalem le premier jour du cinquième mois, la bonne main de son Dieu étant sur lui. »
7,27 : « Béni soit l’Éternel, le Dieu de nos pères, qui a disposé le coeur du roi à glorifier ainsi la maison de l’Éternel à Jérusalem… »
7,28 : « …et qui m’a rendu l’objet de la bienveillance du roi, de ses conseillers, et de tous ses puissants chefs ! Fortifié par la main de l’Éternel, mon Dieu, qui était sur moi, j’ai rassemblé les chefs d’Israël, afin qu’ils partissent avec moi. »

Dieu est à l’oeuvre. Vous connaissez peut-être Proverbes 21,1 : « Le coeur du roi est un courant d’eau dans la main de l’Éternel ; Il l’incline partout où il veut ». N’imaginons pas qu’une réforme puisse avoir lieu en 2017 sans que « la bonne main de Dieu » l’orchestre. Mais n’imaginons pas non plus qu’une réforme puisse avoir lieu en 2017 sans que Dieu se serve des moyens qu’il prescrit dans sa parole, à savoir des serviteurs de la parole qui soient fidèles, compétents et consacrés.

Esdras qualifié pour enseigner la Torah

En ce qui concerne le personnage d’Esdras, ce qui est mis en évidence dans ces 10 versets, c’est le fait qu’il est qualifié pour enseigner la Torah. Qualifié, pourquoi ? Trois observations :

D’abord, Esdras est prêtre (v. 1-5). L’une des activités confiées aux prêtres, c’était l’enseignement (Lv 10,11 ; Dt 33,108). Il leur fallait également appliquer la loi, remplissant même le rôle de juge (Dt 17,8-11).

Ensuite, Esdras est scribe (v. 6). C’est-à-dire qu’il était non seulement quelqu’un qui transcrivait la loi de Moïse mais encore quelqu’un qui l’étudiait – qui l’interprétait (cf. Jr 8,8). Vu que l’activité de transcrire les Ecritures en tant que telle n’existe pas à l’époque où nous sommes, l’équivalent le plus proche que nous connaissions aujourd’hui, c’est un exégète ou un théologien. Esdras semble particulièrement doué, habile en tant que scribe9. Voyez dans la Semeur : « …C’était un spécialiste de la loi possédant une connaissance approfondie de la Loi de Moïse… » Là il faut sans doute comprendre le Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible.

Enfin, Esdras est appliqué (v. 10). « En effet, Esdras s’appliquait de tout son coeur à étudier la loi du Seigneur, à la mettre en pratique et à enseigner aux Israélites les commandements et les règles de cette loi. » Ce verset est remarquable. En peu de mots, il résume l’essentiel de ce que devrait être le rôle des enseignants des Ecritures au sein de nos Eglises. Esdras est appliqué – sérieux, consacré – quant à l’étude de la parole de Dieu, quant à la mise en pratique de la parole de Dieu, quant à l’enseignement de la parole de Dieu. Pour l’étude et l’enseignement, ce verset confirme ou renforce ce que nous avons déjà compris grâce aux versets 1 à 6. Pour la mise en pratique, c’est un élément nouveau. Et le sérieux, c’est également un élément nouveau ici au verset 10. Ce que ce verset nous permet de comprendre, c’est qu’Esdras n’est pas n’importe quel prêtre et scribe mais bien un prêtre-scribe exemplaire. Cela joue pour notre interprétation du livre. Il convient de nous arrêter sur le personnage d’Esdras en tant que modèle – et, en particulier, en tant que modèle pour nous qui exerçons des responsabilités en tant qu’enseignants, prédicateurs, exégètes, théologiens en 2017 en Europe francophone.

Etude—mise en pratique— enseignement (v. 10)

Or, l’ordre des activités présentées dans le verset 10 est significatif.

L’étude sérieuse, approfondie des Ecritures d’abord. Cela correspond aux trois premiers principes de fonctionnement de l’Institut (voir ci-contre et la page 2 de cette publication) et en particulier au troisième : la rigueur dans l’étude des Ecritures. Oui, l’étude sérieuse de livres bibliques, tels que Romains et Jean, figurent dans le cursus à l’Institut. Oui, les langues bibliques sont au programme à l’Institut. Oui, l’Herméneutique et Méthodes d’exégèse sont au menu : il est possible de faire dire au texte de la parole de Dieu ce qu’on veut, mais notre souci à l’Institut est de veiller à la bonne interprétation des Ecritures, quitte à suer sur le texte biblique – et parfois à dire « je suis toujours en train de me pencher là-dessus : cette interprétation n’est pas parfaitement sûre, mais, pour les raisons suivantes, elle cadre bien avec le contexte proche et le contexte large des Ecritures ».

La mise en pratique des Ecritures ensuite. Cela correspond au quatrième principe de fonctionnement. Ce ne serait pas à la gloire de Dieu d’étudier la parole de Dieu sans que notre vie soit transformée par cette parole. Cela me fait chaud au coeur que la série de cours Piété personnelle puisse être tellement appréciée. Cela me fait chaud au coeur que la maturité spirituelle a été tellement nettement au rendezvous ces dernières années, par exemple, par le fait de prendre les journées de prière au sérieux. Et si jamais ne seraitce qu’une personne dans cette salle voyait en Esdras une sorte d’universitaire dans une tour d’ivoire, entouré d’ordinateurs et de bouquins, mais n’entretenant jamais de relation vivante avec Dieu… Il vaudrait la peine de souligner sa dépendance et sa consécration à l’égard de Dieu, qui sont, me semble-til, présentées comme étant exemplaires au ch. 8 :

Là, près du fleuve d’Ahava, je publiai un jeûne d’humiliation devant notre Dieu, afin d’implorer de lui un heureux voyage pour nous, pour nos enfants, et pour tout ce qui nous appartenait. J’aurais eu honte de demander au roi une escorte et des cavaliers pour nous protéger contre l’ennemi pendant la route, car nous avions dit au roi : La main de notre Dieu est pour leur bien sur tous ceux qui le cherchent, mais sa force et sa colère sont sur tous ceux qui l’abandonnent. C’est à cause de cela que nous jeûnâmes et que nous invoquâmes notre Dieu. Et il nous exauça (v. 21- 23)10.

L’enseignement des Ecritures enfin. Cela correspond au cinquième principe de fonctionnement de l’Institut. Et il s’agit de l’aboutissement de la formation – la transmission de la parole aux autres. Ce serait un drôle d’institut biblique qui ne formerait pas pour le terrain. Les stages, la semaine d’évangélisation, les cours d’Atelier biblique, d’Homilétique, de Laboratoire de prédication… Que vous soyez équipés cette année pour instruire d’autres…

SECOND PASSAGE : NÉHÉMIE 8,1-1211

Congrès biblique : visibilité, autorité, soumission

Voici Esdras à l’oeuvre – avec d’autres – en train d’orchestrer, par la providence de Dieu, une réforme. Tous les détails de ce passage ne sont pas absolument clairs, mais il me semble que les versets 4 à 8 développent les versets 2 à 312.

Le cas de figure semble être le suivant. La scène se passe à Jérusalem. Fait significatif, l’emplacement n’est pas le temple : à ce stade de l’histoire du salut, on n’a plus besoin d’y être pour rencontrer Dieu. Cela rapproche les circonstances de notre époque. Dieu parle par sa parole qui est, à cette étape de l’histoire (comme de la nôtre), sous forme de livre. Il faudrait avoir en tête non pas un livre tel que nous les connaissons mais un rouleau. Nous sommes en présence d’un congrès biblique. Il dure plusieurs heures (v. 3) : on pense au fait que vous passez des heures en salle de cours… L’orateur, c’est Esdras. Il est bien visible, sur l’estrade. Le livre à partir duquel il lit est, lui aussi, bien visible (v. 5). Ce ne sont pas ses idées à lui qu’il met en avant, mais celles de la parole de Dieu. Il n’y a pas de doute quant à l’autorité de la parole de Dieu (le terme « Torah » revient neuf fois dans ce chapitre). On pense au premier principe de fonctionnement de l’Institut : la fidélité aux Ecritures. Le peuple écoute attentivement (v. 3), ce qui connote bien sa soumission à l’égard de la parole de Dieu. Il se met debout, par respect pour l’autorité de ces Ecritures13 (v. 5). Ce n’est pas la posture qui importe mais l’attitude du coeur : dans Luc 10, Marie est assise pour se mettre à l’écoute de Jésus14. La bonne attitude du coeur transparaît au verset 6 : Esdras bénit Dieu pour Sa grandeur ; le peuple répond par un double « Amen » et s’incline et se prosterne devant Dieu.

Enseignants pour des groupes plus réduits en taille

Or, Esdras ne fait pas cavalier seul. Il est accompagné sur l’estrade par treize responsables (v. 4). On ne sait pas de qui il s’agit, mais un enseignement est assuré par treize autres personnes nommées ainsi que par les lévites en général (v. 7). L’articulation précise entre le rôle d’Esdras et celui des autres enseignants n’est pas à tous égards claire, mais il est à noter qu’en plus de la communication depuis l’estrade, l’enseignement a lieu dans des groupes plus réduits en taille. Tout le monde dans cette salle n’est pas appelé à assurer la fonction d’orateur dans de grands rassemblements, mais ce n’est pas le seul type de fonction ! Je vous invite à jeter un oeil à 2 Ch 17,7-915 . Voilà encore les lévites qui devaient remplir ce rôle d’ouvrir la parole de Dieu par ci par là, comme vous le faites déjà et/ou comme vous le ferez.

Clarté de lecture—explication— compréhension (v. 8)

L’essentiel se trouve dans le verset 8. « Ils lisaient distinctement dans le livre de la loi de Dieu et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu. » Trois éléments sont à relever.

Les enseignants/lévites « lisaient distinctement » : la lecture de la parole de Dieu était clairement articulée et/ou traduite et/ou lu en sections gérables. Il y a un débat sur ce point parmi les spécialistes, et il n’est pas certain que la traduction en araméen soit sous-entendue16. Mais, en clair, si un orateur à l’Institut Biblique voulait parler en néerlandais, soit on le décommanderait, soit on assurerait une traduction17 !

Ils « donnaient le sens » : l’explication exacte des propos de la parole de Dieu était fournie. « Donner le sens » : gardez cette expression avec vous pour le reste de votre ministère ! A l’Institut nous privilégions ce qu’on appelle aujourd’hui la prédication « expositive » ou textuelle. On vise à « donner le sens » de la parole de Dieu. Et pour cela, il faut bien être compétent. Le premier directeur de cet Institut, Donald Grey Barnhouse, est devenu pasteur en France et aux Etats- Unis, et était un évangéliste assez célèbre. Il était très robuste au plan théologique, fort direct dans ses propos, et grandement utilisé par Dieu. Et il aurait dit que s’il savait qu’il ne disposait que de trois ans pour exercer un ministère, il passerait deux d’entre eux à étudier et à se former18. « Donner le sens » des Ecritures, c’est exigeant !

Le but était de « faire comprendre » le sens du texte : un accent est mis dans ce passage sur la compréhension par le peuple – y compris par les enfants (v. 2, 3, 8, 12).

Réforme : larmes… et joie !

L’impact ? Réforme ! Au verset 9, observons les larmes que la parole provoque chez le peuple, et constatons que la confession des péchés et la repentance sont à l’ordre du jour au chapitre suivant. Mais ce qui est prescrit d’abord par Néhémie, Esdras et les enseignants, c’est plutôt la joie. Pourquoi ?

Notons, d’abord, qu’il n’est pas question de n’importe quel type de joie… Elle est liée à la sainteté : « ce jour est saint » (v. 9, 10, 11)… C’est un mensonge du diable que de suggérer que la joie et la sainteté soient incompatibles… C’est absolument le contraire !

Ensuite, Dieu est la forteresse du peuple (v. 10)19. Face à la conviction du péché, nous pouvons connaître un Dieu de grâce20. N’ayez pas peur cette année de réformer votre vie conformément à la parole de Dieu. Je vous préviens maintenant : cela se passe, année après année, à l’Institut. C’est normal. Des larmes et la joie. Nous qui nous formons pour enseigner la parole de Dieu, nous avons au premier chef le souci de la mettre en pratique dans notre vie (comme Esdras, ainsi que le peuple au ch. 8). En effet, ne soyons pas nombreux à devenir des enseignants, nous avertit Jacques : nous recevrons un jugement plus sévère (cf. Jc 3,1).

Dernière remarque à propos de la joie ici : il semble y avoir une certaine joie liée au fait tout simplement de comprendre la parole de Dieu (v. 12). Ne soyons pas surpris si, cette année, le « simple » fait d’être éclairé sur le sens du texte biblique réjouit notre âme.

CONCLUSION : fidèle, compétent, consacré

Fidèle, compétent, consacré… Nous devons nous conformer au modèle d’Esdras et des lévites. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de cocher l’une de ces cases, et non les deux autres – ou deux d’entre elles, et non la troisième.

Compétent, mais pas en train de mettre en pratique la parole de Dieu dans sa vie ? Ce serait impensable en perspective biblique – et une recette pour des catastrophes dans l’Eglise locale. J’attire votre attention sur le séminaire sur les dangers du ministère pastoral qui sera apporté par David Vaughn le 6 mai 2017.

Fidèle, mais pas capable de « donner le sens » ? Ne nous attendons pas à une réforme, si notre enseignement ne correspond qu’à du chinois !

Soucieux de la mise en pratique au plan personnel mais frileux sur le terrain ? Non : l’Evangile doit être annoncé !

Zélé pour la pratique sur le terrain mais incapable de nous en tenir à la bonne doctrine, faute de courage ? Il n’y a qu’un seul Evangile qui sauve et qui sanctifie – il nous appartient de ne pas en avoir honte, même si cela nous coûte cher…

Si Dieu choisit d’oeuvrer par sa « bonne main » en 2017 et audelà, il n’y a pas de raison de croire qu’une réforme en Europe francophone soit inimaginable. Elle passerait par des serviteurs fidèles, compétents, consacrés. Et les conséquences seraient éternelles, pour la gloire de Dieu. Or, si vous lisez la suite dans Néhémie, vous constaterez que trois engagements principaux sont pris au chapitre 10 : renoncement aux mariages mixtes ; respect du sabbat ; engagement envers le temple. Mais, au chapitre 13, douze années plus tard, ces trois engagements sont rompus. C’est sur cette note décourageante, pessimiste, d’échec que le livre se termine. Cependant, avec l’arrivée de Jésus, le retour de l’exil au sens fort, et la mise sur pied de la nouvelle alliance, tous les membres du peuple de Dieu sont circoncis de coeur (cf. Jr 31,33). A coup sûr, le péché subsiste chez nous croyants, et nous brûlons d’envie de connaître le jour où nous ne pécherons plus, mais nous pouvons être un peu plus optimistes quant à l’impact, dans la durée, de la réforme occasionnée par notre ministère. La parole de Dieu est puissante pour forger un peuple obéissant ; le Saint- Esprit agit pour adoucir le coeur des croyants ; et un jour, la réforme sera complète, car nous aurons été rendus entièrement conformes à l’image du Fils de Dieu – nous et les objets de notre ministère fidèle, compétent, consacré… Qu’il puisse en être ainsi, grâce à la « bonne main de Dieu », et pour Sa seule gloire.

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  1. Pour se laisser stimuler davantage sur ces questions herméneutiques, consulter Stephen G. DEMPSTER, « The Place of Nehemiah in the Canon of Scripture: Wise Builder », Southern Baptist Journal of Theology 9/3, 2005, p. 38-50 ; James M. HAMILTON, Jr., Christ-Centered Exposition Commentary: Exalting Jesus in Ezra and Nehemiah, Nashville [Tennessee], B & H Publishing, 2013, p. 227-241.
  2. Cf. Christopher ASH, The Priority of Preaching, Fearn [Ross-shire], Christian Focus, 2009, p. 79-85.
  3. P. ex., Esd 4-6 ; Né 1-2.
  4. Cf. Lc 11,51 ; 24,44.
  5. Tremper LONGMAN III, Raymond B. DILLARD, Introduction à l’Ancien Testament, tr. de l’anglais (Introduction to the Old Testament, 20062[?]) par Christophe PAYA, Charols, Excelsis, 2008, p. 195.
  6. Cf. aussi Philip G. RYKEN, « Ezra, According to the Gospel: Ezra 7:10 », Themelios 33/3, 10 p, http://themelios.thegospelcoalition.org/ article/ezra-according-to-the-gospel-ezra-710 (consulté le 12 septembre 2016).
  7. Ainsi que trois fois au chapitre suivant.
  8. Jr 18,18 ; Ag 2,11ss et Ml 2,1-9 également.
  9. Le terme màhîr, cf. Ps 45,2.
  10. Cf. aussi le v. 28.
  11. Cf. Donald A. CARSON, « Building for Spiritual Reformation », messages sur Néhémie sur CDrom apportés lors du congrès Joint Ministers Conference organisé par le Proclamation Trust, 2004, aussi disponible en ligne ici ; D. Ralph DAVIS, « Ezra-Nehemiah », part 15, IIIM Magazine Online, 3/20, 2001, 3 p., http://thegospelcoalition.org/resources/scripture-index/a/ezra/&category=articles (consulté le 12 septembre 2016).
  12. Cf. Carl Friedrich KEIL, dans C. F. KEIL, Franz DELITZSCH, Commentary on the Old Testament in Ten Volumes, vol. III, tr. de l’allemand par Sophia TAYLOR (pour la partie en question), Grand Rapids, Eerdmans, s.l., s.d., p. 228-229.
  13. Cf. Jg 3,20 ; Jb 29,8 ; Ez 2,1 (Hugh G. M. WILLIAMSON, Ezra, Nehemiah [Word Biblical Commentary 16], Waco, Word, 1985, p. 280).
  14. DAVIS, op cit., p. 1.
  15. Cf. DAVIS, op cit., p. 2 (s’appuyant sur F. Charles FENSHAM).
  16. La notion de traduction n’est pas naturellement véhiculée par le participe en question. F. Derek KIDNER explique, sur base du chapitre 13, qu’au stade où les événements du chapitre 8 se déroulent, l’hébreu aurait pu être largement compris (Ezra and Nehemiah [Tyndale Old Testament Commentaries], Leicester/Downers Grove, IVP, 1979, p. 106). Quoi qu’il en soit, la syntaxe (y compris la ponctuation massorétique) prêche en faveur d’une première étape dans le processus de communication, le participe qui fait l’objet du débat qualifiant le verbe principal « lire ». Puisque la deuxième étape, « donner le sens » (l’infinitif absolu faisant office d’un verbe principal), évoque l’explication, il nous semble peu probable que la première étape comporte cette dimension en tant que telle. La Semeur occulte la distinction entre les deux premières étapes mais a le mérite de se ranger derrière la Septante !
  17. On pense à l’importance de la clarté des Ecritures qui a animé William Tyndale (brûlé au bûcher en 1536 à Vilvoorde) ou Luther lui-même dans leurs démarches de traduire la parole de Dieu en vue de la rendre accessible aux personnes ne maîtrisant pas le latin.
  18. http://www.family-times.net/illustration/Student/201543/ (consulté le 24 novembre 2016).
  19. HAMILTON, op. cit., p. 158, estime que dans l’expression « la joie de l’Eternel », on a affaire à un génitif subjectif (la joie dont Dieu est rempli). Mais la démonstration manque, et la compréhension traditionnelle est en adéquation avec le contexte : le peuple est rempli de joie (v. 12, 17). 20 Et cela dès le Pentateuque (p. ex., Dt 30,1‑10). Cette grâce est pourtant plus claire pour nous qui connaissons la suite de la révélation biblique !