Pourquoi et comment je valorise la Réforme dans le cadre de mon ministère pastoral ?

Je suis féru d’histoire depuis mon adolescence, et je trouve l’histoire de la Réforme passionnante. Mais si je valorise cette période de l’histoire de l’Eglise dans le cadre de mon ministère pastoral, ce n’est pas simplement dû au fait qu’il s’agit de mon « petit dada ». C’est une conviction personnelle, pour des raisons bien spécifiques.

1 Se positionner au plan doctrinal

Il est bon, dans des communautés protestantes évangéliques, de rappeler régulièrement aux personnes qui fréquentent nos assemblées les principes fondamentaux de la Réforme dont nos Eglises sont les héritières. J’entends dire parfois : « Je suis chrétien avant tout ». Je réponds : « Oui, mais… C’est un peu large, vu les différentes dénominations qui se réclament du christianisme dans le monde et les différences significatives entre elles sur des points essentiels. » Pour ma part, je suis chrétien et protestant évangélique convaincu : protestant, parce que me réclamant de la Réforme, et évangélique, parce que me réclamant des mouvements de réveils1. Je fais en effet régulièrement le pont avec cette histoire dans mes prédications et mes études bibliques pour inciter les paroissiens de Gap à se positionner ou à se repositionner personnellement face à une tradition, à une doctrine, à un héritage spirituel, à une éthique ou à une pratique cultuelle spécifique, à une façon d’interpréter les Ecritures bien singulière dans le paysage dit « chrétien ».

Nous ne souhaitons pas une Eglise multitudiniste2 qui ne porte que l’étiquette protestante ou évangélique, mais une Eglise de professants constituée de gens qui connaissent, et désirent vivre, les principes fondateurs de la Réforme :

Sola scriptura : Au-dessus de toute tradition, de toute expérience, de tous mes sentiments, des autorités humaines, la Parole pour autorité suprême ! Je ne suis pas la vérité, et ma raison ne peut m’y conduire : j’ai besoin d’une révélation. La Bible est cette unique révélation et m’invite à fonder ma vie sur elle. Nous devons donc, comme le disait Zwingli, être des « théodidactes3 », c’est-à-dire, des personnes enseignées par Dieu et non par des hommes. Etre protestant évangélique, c’est prendre au sérieux ce pilier de la Réforme. Dans notre doctrine, nous pouvons si facilement être influencés dans nos conceptions théologiques par diverses sources extérieures, mais elles doivent rester captives de ce que nous trouvons dans les Ecritures. Dans notre pratique, ce ne sont pas nos convictions personnelles qui doivent nous conduire, ni nos sentiments, notre expérience, les moeurs de la société, mais les Ecritures. L’Eglise réformée doit continuer à se réformer4, pour se laisser influencer non pas par la société mais toujours plus par la Parole.

Sola gratia et sola fide : ce sont là les deux principes de la Réforme que je répète peut-être le plus régulièrement, sans me lasser, dans les divers enseignements que je dispense dans l’Eglise locale. La foi seule en Jésus- Christ sauve du péché, de la mort et du pouvoir du diable. Sauvé par grâce et non par mes mérites ! En dehors du Christ, point de salut5 ! Prêchons ces vérités sans présupposer qu’elles soient comprises et acceptées de tous, intégrées une fois pour toutes dans notre vie et dans celle des autres. Nous sommes des êtres oublieux, et nous sommes si prompts à revenir à nos anciennes tendances charnelles. Restons proches de la Bible qui nous enseigne que le Christ, comme le disait Jean Calvin, est notre seul trésor6. Répétons-le sans nous fatiguer, pour éviter d’aller chercher ailleurs ce que nous ne pouvons avoir pleinement qu’en lui (cf. Col 2,10). Écoutons Lefèvre d’Étaples qui fit découvrir l’Evangile à Guillaume Farel :

La justice de la grâce procède de Dieu lui-même. C’est lui qui la donne à l’homme. Ce n’est pas une justice que l’on apporte à Dieu ! Comme la lumière vient du soleil et que nous la recevons dans nos yeux ainsi la justice descend de Dieu. La lumière n’est pas dans nos yeux mais dans le soleil7.

2 Stimuler la mise en pratique de la foi

En redécouvrant la grâce par les Ecritures, les Réformateurs n’ont pas pour autant rejeté les oeuvres bonnes (cf. Ep 2,10). Je cite souvent des textes des Réformateurs sur la sanctification pour stimuler l’Eglise à une consécration de plus en plus grande, conséquence logique d’une bonne compréhension de la miséricorde de Dieu en Jésus-Christ. Calvin disait : « le Saint-Esprit nous consacre pour être temples de Dieu, il nous faut mettre peine que la gloire de Dieu soit exaltée en nous, et donner garde de recevoir quelque souillure8 ».

Les Réformateurs n’étaient pas parfaits, et ils le reconnaissaient bien. Il n’y a pas eu une seule journée sans qu’ils aient besoin de la grâce ! Ils peuvent à ce sujet nous laisser parfois des contre-exemples qui peuvent nous servir – pour que nous évitions certaines erreurs9. Ils nous laissent aussi de formidables exemples de courage, de fidélité et de consécration, même dans l’adversité, pour la cause de l’Evangile. Pensons à Farel qui fut persécuté de nombreuses fois mais qui avait comme devise : « Que veux-je, sinon qu’il flamboie10 »…

C’est un privilège de pouvoir profiter du témoignage d’une poignée d’hommes atypiques, courageux, différents et complémentaires pour nous stimuler dans notre marche chrétienne, et dans nos défis personnels et communautaires d’aujourd’hui – et de prendre conscience que nous sommes héritiers de ces gens qui nous encouragent dans le stade de la foi (cf. Hé 12,1).

Il faudrait aussi reconnaître un autre bénéfice au plan pratique. Je remarque depuis quelque temps que dire « Je suis protestant » éveille davantage la curiosité que de dire « Je suis chrétien ». Je n’hésite pas à en profiter dans la perspective de l’évangélisation. Dans un pays comme la France où la culture est encore fortement imprégnée du catholicisme, les passerelles sont nombreuses pour signifier ma différence. Bien connaître les piliers de la Réforme permet alors d’annoncer l’Evangile de manière claire et naturelle.

Quel encouragement !

Valoriser la réforme dans nos ministères, c’est se réjouir ensemble de la souveraineté et de la miséricorde de Dieu… Dieu a toujours suscité à travers l’histoire des gens courageux pour remettre à la lumière sa Parole et le salut en Jésus-Christ, même dans des contextes les plus ténébreux. A l’époque de la Réforme, l’église catholique avait tellement obscurci les vérités bibliques avec ses traditions, rites et pratiques qu’on aurait pu croire à la mort du message évangélique au profit de celui de l’institution, à la subversion définitive du bon dépôt de la foi. Mais Dieu est bon ; il est souverain ; il n’est jamais dépassé, et son Evangile survit même aux époques les plus sombres. Qu’on se le dise aujourd’hui ! Le témoignage des Réformateurs m’encourage dans ma responsabilité de passer le relais de ce bon dépôt aux générations futures. Soli Deo gloria !

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  1. Des 16e et 17e siècles (Spener, Zinzendorf, Whitefield, Wesley) : face au traditionalisme ambiant et au rationalisme montant, ils ont contribué à remettre en valeur les principes si chers aux Réformateurs.
  2. Une église de masse, qui compte parmi ses membres toutes les personnes qui se disent chrétiennes de « naissance » ou de « tradition ».
  3. Huldrych ZWINGLI, De la parole de Dieu, cité dans Le Point, « Protestantismes : les textes fondamentaux commentés », mai-juin 2014, p. 25.
  4. « Ecclesia reformata semper reformanda » (le slogan lui-même date du 17e s.)
  5. Solo Christo.
  6. Institution II, 16, 19.
  7. Samuel DELATTRE, Guillaume Farel, Privas, Delattre, 1931, p. 14.
  8. Institution, III, 3, 6.
  9. Toutefois, évitons de les juger trop rapidement sans prendre en compte leur contexte.
  10. Samuel DELATTRE, Guillaume Farel, Privas, Delattre, 1931, p. 1.