Que les nations se réjouissent ! (John PIPER)

Que les nations se réjouissent !, John PIPER (Marpent, BLF, 2015)

Il y a dix ans, les ouvrages francophones présentant une théologie biblique de la mission d’un point de vue évangélique brillaient par leur absence. Grâce à la maison d’édition Excelsis, on pourrait considérer que, dans un sens, cette lacune se trouve maintenant comblée1. Ce n’est pas pour autant que la parution chez BLF, normalement en septembre 2015, du livre de John Piper soit superflue. Au contraire…

Ce qui est particulièrement appréciable chez Piper, c’est son « franc-parler profond et édifiant ». Certes, le genre littéraire du livre est difficile à cerner, mais qui voudrait critiquer la conjugaison de profondeur académique et de passion homilétique ? Il est vrai que son approche « fonceuse » risque de rebuter certains, mais les amateurs de la vérité devraient accueillir ce livre à bras ouverts. A coup sûr, il se répète beaucoup, mais cela comporte ses avantages rhétoriques et pédagogiques.

L’auteur n’a pas une expérience de missionnaire en tant que tel : ce livre ne correspond pas à un manuel pratique mais à une théologie robuste et motivante. Piper est persuadé que des prédicateurs de l’Evangile doivent être envoyés aux nations, car il est convaincu, à partir des Ecritures, que les élus des nations doivent être appelés : « Si la mission existe, c’est parce que l’adoration [de Dieu] n’existe pas »2.

A titre d’entrée en matière, l’auteur brosse un tableau du contexte contemporain global dans lequel la mission doit avoir lieu. A cette fin, il fournit des statistiques (l’une des plus frappantes : il existe plus de chrétiens fréquentant une Eglise locale en Chine que dans toute l’Europe) et réfute vigoureusement « l’évangile de la prospérité », message qui est contraire à la saine doctrine biblique.

Les propos-clé qui sont tenus – avec clarté et courage – dans les deux premières parties du livre devraient être claironnés dans nos milieux évangéliques. La recherche primordiale de la gloire de Dieu, la suprématie du Christ, le combat spirituel mené dans la prière, la disposition à souffrir pour le Christ, la nécessité de la foi en Christ pour le salut, la nécessité que les peuples du monde entendent l’Evangile… Piper souligne ces vérités et argumente, avec rigueur et vigueur, en leur faveur. Dans son humilité, l’auteur invite le lecteur à puiser dans le livre là où il peut promouvoir le zèle pour Dieu : « on n’est pas obligé de le lire de bout en bout de façon linéaire »3. Dans cette perspective qui tient compte du terrain considérable que couvre cet ouvrage (plusieurs livres en un seul !), je voudrais particulièrement recommander les chapitres deux et trois – sur la prière et la souffrance. Voici, à titre de mise en appétit, quelques phrases-clé ou phrases-choc :

« Nous ne pouvons pas savoir à quoi sert la prière tant que nous n’avons pas compris que la vie est un combat »4. « Chaque nouvelle Pentecôte a eu sa période préparatoire de supplication »5.

« …[P]lus l’on est riche, plus le pourcentage du revenu que l’on donne à l’Eglise et à sa mission est faible (…) [L]es temps difficiles, comme la persécution, suscitent souvent davantage de main-d’oeuvre, de prière, de force, et ouvrent davantage les bourses, que les périodes de facilité »6. « Dieu nous appelle à être des canaux de sa grâce, pas des impasses. Or, aujourd’hui, le risque est grand d’imaginer que ce canal doive être plaqué d’or. Ce n’est pas le cas ; du cuivre suffira »7.

« Lorsque le monde verra des millions de chrétiens “retraités” verser les dernières gouttes de leur vie avec joie en faveur des peuples non atteints et en ayant le regard tourné vers le ciel, Dieu resplendira alors avec éclat… »8

L’impact du livre est augmenté par le choix d’illustrations motivantes de la mise en application des propos du livre, souvent tirées de la vie de missionnaires (Raymond Lull, David Brainerd, Henry Martyn, John Paton, Jim Elliot…)

Pour les personnes qui lisent l’intégralité du livre de bout en bout, on peut se demander si la troisième partie, quoique relativement courte, ne diminue pas la valeur des messages-clé qui sont communiqués jusque-là. John Piper récuserait sans doute une telle suggestion. Car c’est en cet endroit qu’il martèle particulièrement l’accent classique de sa théologie : « C’est quand nous trouvons notre plus grande satisfaction en lui que Dieu est le plus glorifié en nous »9. Je me sens plus en phase avec Piper lorsqu’il parle de la gloire de Dieu que lorsqu’il parle de notre poursuite de la « satisfaction » en lui comme étant le moyen-clé dont nous le glorifions, encore que je sois convaincu de l’importance de trouver en Dieu nos délices et notre joie. Il n’est pas malsain de se demander si cet accent habituel chez Piper – qui se retrouve régulièrement dans ses livres – ne reflète pas plus la théologie de Jonathan Edwards que les contours des Ecritures elles-mêmes. Les amateurs des écrits de Piper ne seront pas surpris de découvrir qu’un chapitre (de la troisième partie) est consacré à la théologie d’Edwards.

Que sa théologie concernant la satisfaction en Dieu soit parfaitement bien ciblée ou non, la teneur et les enjeux du reste de ce livre sont trop importants pour qu’on les néglige au nom d’une hésitation dans ce domaine qui assumerait une ampleur excessive. Par ailleurs, on pourrait prendre ses distances par rapport à quelques prises de position exégétiques : j’aurais des commentaires différents des siens concernant le cas de Melchisédek et de Corneille ; j’expliquerais « familles » dans Genèse 12,3 davantage en faisant appel au contexte immédiat précédent ; par endroits, j’aurais davantage le souci d’éviter le réductionnisme11. Mais, là encore, de telles considérations sont mineures au regard de l’ensemble de cet ouvrage hautement appréciable.

La lecture du livre m’a ouvert les yeux sur une partie du texte d’Apocalypse 21,3. La formule de l’alliance, « je serai leur Dieu, et eux, ils seront mon peuple » (et des variantes), qui traverse les Ecritures depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse, atteste, dans son expression finale, « …ils seront ses peuples… »11. L’appartenance des rachetés à des ethnies particulières reste intacte dans l’état final (cf. Ap 7,9), et ce texte de l’avantdernier chapitre de la Bible permet d’apprécier cette réalité sous cet angle frappant : on doit même affirmer du peuple de Dieu qu’il est constitué de (sous-) peuples.

La parution en français de ce livre est un cadeau à recevoir avec beaucoup de reconnaissance envers Dieu. Que Dieu permette que les vérités-clé qu’il renferme soient prises à coeur à grande échelle. Que le lecteur soit averti de la portée pratique du livre ! L’auteur de la postface précise en effet que le but est de nous « engager plus personnellement au service de la cause missionnaire, animé d’un ardent désir et en plaçant Dieu au centre de toutes choses ». Amen

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  1. Andreas KÖSTENBERGER, « Mission », dans Dictionnaire de théologie biblique, Charols, Excelsis, 2006, p. 754-759 ; Hannes WIHER, dir., Bible et mission, Vers une théologie évangélique de la mission (Réseau de Missiologie Evangélique pour l’Europe Francophone), Charols, Excelsis, 2011, 379 p ; Christopher J. H. WRIGHT, La mission de Dieu, Fil conducteur du récit biblique, tr. de l’anglais (The Mission of God, 2006) par Alexandre SARRAN, Charols, Excelsis, 2012, 692 p (mais cf. Jacques NUSSBAUMER, « Y a-t-il un malentendu sur la notion de “mission” ? Une lecture de La mission de Dieu de Christopher J. H. Wright », Théologie Evangélique 13/2, 2014, p. 16-35, et d’autre contributions à ce numéro de Théologie Evangélique).
  2. Introduction. Nous ne sommes pas en mesure de citer des numéros de page relatifs à la version qui paraîtra. Par ailleurs, la traduction française citée n’est pas la version finale.
  3. Préface.
  4. Ch. 2.
  5. A. T. PIERSON, The New Acts of the Apostles, New York, Baker and Taylor, 1894, p. 352ss, cité dans le ch. 2.
  6. Ch. 3.
  7. Ch. 3.
  8. Ch. 3.
  9. Ch. 1 et toute la troisième partie.
  10. P. ex., dans les deux phrases de la conclusion qui commencent « Le but de la prière est… »  10C’est nous qui soulignons. Il existe une variante textuelle, mais, suivant les canons de la critique textuelle favorisés par Wescott et Hort et largement entérinés par les spécialistes néotestamentaires, c’est cette leçon qu’il faudrait retenir. Elle est reflétée dans la NBS, la TOB, la BFC, la BS.