Le chant dans l’Église : quelques principes clé et quelles erreurs éviter ? (1/2)

Pour la plupart des communautés de nos milieux évangéliques, le chant occupe une place importante, au moins lors de la rencontre principale de l’Eglise. Adrian Price, en plus d’avoir suivi l’intégralité du cursus en semaine à l’Institut, est diplômé en musique. Avec son épouse Fiona, il compose des chants pour nos assemblées (voir www. colossiens316.com).
Dans cet article, il explique, à partir des Ecritures, pourquoi nous chantons à l’Eglise, et comment nous y prendre en vue de glorifier Dieu.

A. POURQUOI CHANTONS‑NOUS À L’ÉGLISE ?

C’est le moment de la rencontre du dimanche matin. La semaine a été remplie d’événements décourageants pour votre vie. Dieu semble loin. Le président de la réunion se lève et déclare, « Quoi qu’il se soit passé cette semaine, c’est le moment de rencontrer Dieu. » Votre intérêt est suscité. Le président montre de la main le groupe de musique et continue : « C’est le moment d’entrer dans la présence de Dieu et de l’adorer. » Comment réagissez-vous ?

Si le président a raison, il faudrait reconnaître que le chant en communauté revêt une importance capitale dans la vie chrétienne. Mais si le président a tort… ?

Nous allons dans un premier temps examiner le but du chant dans l’Église, avant de passer aux implications pratiques. Nous découvrirons que le chant est à la fois plus important, et moins important que nous le croyons habituellement.

Contrairement à ce qu’affirme ce président, le chant en communauté n’est pas simplement à ranger sous le thème plus large de l’adoration. Si l’adoration est parfois mentionnée en lien avec le chant dans le Nouveau Testament (nous en discuterons en temps utile), elle n’en forme jamais la toile de fond. Philip Percival remarque : « Paul ne parle jamais du chant dans le contexte de l’adoration : il parle du chant uniquement dans le contexte de la doctrine de l’Église1. » Nous devons donc comprendre le « pourquoi » du rassemblement de l’Église avant que nous ne puissions comprendre le « pourquoi » du chant.

1. Pourquoi nous réunissons‑nous en tant qu’Église ?

Nous avons l’habitude de penser que les diverses activités lors d’une réunion ont chacun un but distinct. Nous chantons lors du « temps de louange » dans le but d’adorer Dieu, nous écoutons une prédication afin d’être instruits et motivés, puis nous partageons un temps de communion fraternelle pour nous édifier mutuellement. Mais les textes décrivant les rassemblements chrétiens dans le Nouveau Testament semblent moins simplistes. Même si beaucoup de ces textes ne traitent pas forcément de la rencontre principale de l’Église locale (équivalente à celle du dimanche matin pour la plupart des Eglises de nos milieux), une lecture attentive peut néanmoins éclairer les buts visés par les activités des chrétiens rassemblés ; ces buts seront vraisemblablement identiques lorsque ces activités figurent lors de la réunion « officielle ».

Il est vrai que nous retrouvons parfois des activités précises, notamment la prédication (Rm 1.15 ; 2 Tm 4.2), la prière (Ac 12.12 ; 1 Tm 2.8), le chant (que nous abordons de front ci-dessous), la prophétie (Ac 15.32 ; 1 Co 14), le parler en langues (1 Co 14), la lecture des Écritures (1 Tm 4.13), les témoignages (Ac 14.27) et la fraction du pain (Ac 2.42 ; 20.7), ainsi que des activités ayant un sens potentiellement plus large, notamment l’enseignement (de loin la plus fréquente : Ac 2.42 ; Ac 20.20 ; 1 Tm 4.13), l’encouragement et l’édification (Ac 16.40 ; 1 Co 14 ; Hé 10.24), la louange (Ac 2.47 ; 13.2), la communion fraternelle (Ac 2.42), l’expression de la vérité (Ep 4.15, 25), la formation (Ep 4.12 ; 2 Tm 2.2) et l’évangélisation (1 Co 14.25).

Mais constatons que les buts de ces activités ne peuvent être considérées indépendamment les uns des autres. Ce n’est pas uniquement l’enseignement formel qui a pour but d’exposer la parole mais encore la prière (Ac 4.24-31), la prophétie (1 Co 14.29, cf. 14.36) et la conversation (Ep 4.15). Le but de l’édification est également le plus naturellement associé à l’enseignement formel (Ac 20.32 ; 2 Tm 4.2), mais ce même but est aussi en vue dans la prière (1 Co 14.15-17), la prophétie (Ac 15.32, 1 Co 14.3, 31) et la conversation (Ep 4.15 ; cf. Hé 10.24-25). Le but de l’adoration (ou de la glorification de Dieu) peut s’attacher à la prière (1 Co 14.17), aux témoignages (Ac 11.18) et même à l’enseignement (1 P 4.10-11).

De plus, dans 1 Corinthiens 12 à 14, Paul veut que tous les dons dans l’Église soient utilisés dans le but de l’édification mutuelle. Bref, même si certains buts ont tendance à être liés à certaines activités, toutes les activités semblent contribuer aux mêmes objectifs globaux. On discerne trois objectifs principaux interreliés pour une réunion d’Église selon le Nouveau Testament (voir schéma 12) : l’exposition de la parole, l’édification mutuelle (principalement sur la base de la parole), et une réponse à Dieu sous forme d’adoration, de confession ou d’intercession (aussi inspirée par la parole).
Alfred Kuen discerne ce triple but lorsqu’il pose cette question : « Le culte est-il là pour adorer et louer l’Eternel (ligne verticale ascendante), pour l’entendre nous parler (ligne verticale descendante) ou pour nous “édifier les uns les autres”, nous instruire, nous exhorter, nous encourager mutuellement (lignes horizontales) … ?3» De plus, comme nous l’avons démontré – et voici notre constat central – pratiquement toute activité de la réunion vise à promouvoir les trois buts.

2. Le chant dans l’Église selon le Nouveau Testament

Ce triple but (l’exposition de la parole, l’édification mutuelle et la réponse à Dieu) est-il explicitement visé par le chant selon les Ecritures ? Il y a évidemment une grande quantité de références au chant collectif dans l’Ancien Testament mais nous allons nous concentrer sur les textes du Nouveau Testament qui traitent de ce thème.

D’abord, on voit que le chant était utilisé d’une manière spontanée pour adorer Dieu et pour l’encouragement dans les moments d’épreuves : Jésus et ses disciples ont chanté lors de la cène (Mt 26.30), et Paul et Silas ont chanté en prison (Ac 16.25). Dans 1 Corinthiens 14, le chant en communauté est mentionné deux fois (1 Co 14.15, 26). Dans les deux cas, le contexte montre que le but est l’édification (par la communication d’un message lié à la parole de Dieu).

Dans le premier cas, le contexte implique que l’adoration de Dieu est aussi en vue. Nous pouvons donc déjà affirmer que le chant dans l’Église semble viser ces trois buts. Tournons-nous maintenant vers nos deux textes-phare : Colossiens 3.16 et Ephésiens 5.18-19.

Dans l’épître aux Colossiens, Paul explique que puisque nous sommes déjà définitivement sauvés (1.13), saints (1.22) et comblés (2.10) par notre union au Christ suprême et suffisant (1.12-23), nous devons simplement rester enracinés en lui (2.6-7) et chercher à mieux le connaître (2.2-3, 3.1-4) pour croître en sainteté. Colossiens 3.16 s’inscrit dans le cadre de l’importance, ainsi mise en évidence dans l’épître en général, de la croissance en Christ : « Que la parole de Christ habite en vous avec toute sa richesse ». Cet impératif est suivi par trois participes (« instruisant… avertissant… chantant ») qui sont les moyens de faire habiter cette « parole de Christ » en nous. Voici donc déjà le premier de nos trois buts : le chant est un moyen d’exposer la parole et nous permet ainsi de nous édifier les uns les autres en cette Parole et de répondre en adorant Dieu.

Mais qu’en est-il du deuxième but, celui de l’édification ? Le texte n’est pas sans difficultés d’interprétation à cet égard. La difficulté principale consiste en ce que dans le grec, il est difficile de savoir si les mots « des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels » sont grammaticalement reliés aux participes précédents (« instruisant et avertissant les uns les autres par des psaumes [etc.] ») ou au participe suivant (« chantant à Dieu avec des psaumes [etc.] »). Vous verrez que nos traductions françaises ne sont pas en accord les unes avec les autres4. Le choix n’est pas sans enjeux. La deuxième option semble, au premier regard, plus attirante puisque « psaumes [etc.] » s’attache logiquement à « chantant ». Dans ce cas, « instruisant et avertissant » et « chantant à Dieu avec des psaumes [etc.] » seraient deux activités séparées (mais toutes les deux reliées à l’exposition de la parole). On pourrait donc employer ce verset pour soutenir le propos typique qu’il y a deux activités dans une réunion avec deux buts distincts : celui de l’édification par l’instruction (l’enseignement) et celui de l’adoration par les chants.

Cependant, il y a de bonnes raisons grammaticales de préférer la première option. En grec, le verbe « chanter » est toujours suivi par un objet direct au cas accusatif, mais dans notre verset, les objets du verbe (« psaumes », « hymnes » et « cantiques spirituels ») sont au cas datif. La deuxième option n’est donc pas possible. Mais l’argument massue vient en comparant ce verset avec l’autre texte-phare : Ephésiens 5.18b‑19. On constate combien les deux passages se ressemblent : « Soyez au contraire remplis de l’Esprit : dites-vous des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels ; chantez et célébrez de tout votre coeur les louanges du Seigneur… »5. Remarquons que « psaumes etc. » est clairement relié au participe « disant », ce qui suggère que « psaumes [etc.] » est relié à « instruisant et avertissant » dans Colossiens 3.16.
Nous ne chantons pas uniquement au Seigneur, mais aussi les uns aux autres. Nous pouvons conclure que « instruisant et avertissant les uns les autres par des psaumes [etc.] » est la bonne traduction de Colossiens 3.16 et que le chant vise donc certainement le but de l’édification.

Nous concluons que le chant en communauté vise à promouvoir les trois buts6 interreliés (voir schéma 27) : des chants qui

exposent la parole nous permettent de nous édifier les uns les autres par cette parole et de répondre à cette parole par l’adoration. (Nous suggérons que l’élément de réponse pourrait également inclure la confession et l’intercession.) Le chant n’a donc pas un but distinct (comme le suggérerait l’appellation « temps de louange ») mais s’intègre plutôt dans une réunion où toute activité vise à promouvoir les trois buts. Il s’agit peut-être d’une idée révolutionnaire pour nos assemblées : toute activité – chant, prédication, prière, repas du Seigneur, communion fraternelle – constitue un ministère de la parole visant l’édification et suscitant une réponse à Dieu8.

3. Quelques grandes implications

a. Une idée erronée : le chant et la présence de Dieu

Qu’en est-il donc de l’idée largement répandue dans le milieu évangélique selon laquelle, comme l’écrit Alfred Kuen, « [l]a musique peut nous rapprocher de Dieu… »9 ? Nous sommes conscients que nous

marchons sur un terrain sensible mais nous devons être prêts à refaçonner nos idées selon les Ecritures pour arriver à un emploi de la musique qui honore Dieu.

Dans le Nouveau Testament nous ne trouvons aucun texte qui suggère que nous entrons dans la présence de Dieu à travers le chant (ni par le fait d’être à l’Église). Au contraire, le Nouveau Testament affirme que l’accès à la présence de Dieu a été ouvert une fois pour toutes par le sang de Jésus (Hé 10.19‑22) et que cette présence habite le coeur de tout chrétien dès sa conversion et pour toujours (1 Co 6.19). Dire que le chant peut « convoquer la présence et la puissance de Dieu »10 suggèrerait donc que l’oeuvre de Jésus était insuffisante ou incomplète. Évitons donc un langage tel que « nous sommes venus pour rencontrer Dieu », ou « [l]a tâche [du directeur de louange] d’amener des gens dans la présence de Dieu est un grand honneur »11. Apprécions pleinement, au contraire, l’assurance que Dieu est avec nous sans que nous devions invoquer sa présence par une adoration sincère. Employons plutôt nos chants pour nous rappeler la présence de celui qui est avec nous grâce à son oeuvre accomplie.

b. Une idée à moitié-erronée : le chant et l’adoration

« Chant » est-il synonyme d’« adoration » (ou de « louange ») ? Cette équivalence est prise pour acquise dans la plupart des Églises, au point que les deux termes sont pratiquement interchangeables. Cette idée est moins grave, mais quand même déséquilibrée.

Premièrement, l’adoration ne se limite pas au chant, mais signifie vivre chaque jour en sacrifice vivant à cause de ce que Jésus a fait (Rm 12.1). Alors, « [d]ire “Je vais à l’Eglise pour adorer Dieu” est aussi insensé que dire “Je vais au lit pour respirer.” »12 Nous adorons Dieu à l’Église, bien évidemment, mais cela parce que nous cherchons à l’adorer à tout moment ! De plus, l’adoration à l’Église ne se limite pas au chant. Nous avons vu que tout élément de la réunion devrait promouvoir ce but !

Deuxièmement, le danger d’utiliser comme synonymes « chant » et « adoration » est que cela pourrait nous amener à croire que nos belles mélodies ou la disposition de nos coeurs sont en elles-mêmes des offrandes qui nous rendent agréables à Dieu. Reconnaissons au contraire que nous sommes des adorateurs qui ont raté la cible (Rm 1.25 ; 3.23) ; même nos actes d’adoration sont tachés et doivent être purifiés par le sang du Christ. Nos chants peuvent plaire à Dieu, mais uniquement parce qu’ils passent par le Christ (Hé 13.15). Par ailleurs, les chants qui plaisent à Dieu sont plutôt ceux qui proclament que celui qui est agréable à Dieu a pris notre place en mourant sur la croix.

c. Les effets transformateurs lorsqu’on respecte les trois buts

Une bonne compréhension du « pourquoi » du chant aura des enjeux importants. Vaughan Roberts remarque : « Ma compréhension du christianisme a été principalement façonnée par les chants que j’entonnais, puisque ce sont ces paroles-là qui sont restées dans mon esprit. »13. On dit souvent que l’on se souvient plus facilement des chants que de la prédication ! La musique est très puissante et peut influencer notre théologie, notre relation avec Dieu et notre vécu pour le bien ou le mal. D’où l’importance que nos chants incarnent ces principes.

Suite de l’article : « Qu’est-ce que nous devrions chanter à l’Eglise et comment ? » ici.

Télécharger l’article ici.
  1. Philip PERCIVAL, Then Sings My Soul, Rediscovering God’s Purposes for Singing in Church, s. l., Matthias Media, 2015, p. 44 ; c’est lui qui souligne.
  2.  Ce schéma s’inspire de celui de Vaughan ROBERTS, True Worship, Milton Keynes, Authentic Media, 2002, p. 63.
  3.  Alfred KUEN, Renouveler le culte, St-Légier, Emmaüs, 1994, p. 28 ; les parenthèses font partie de la citation.
  4.  Pour la première option, voir Colombe, Louis Segond, NBS, NEG, Segond 21 ; pour la deuxième option, voir Français Courant, Parole de Vie, Semeur.
  5. Notons que le troisième but (l’adoration) est très clair à nouveau dans Ephésiens 5.18b-19. Le premier but (l’exposition de la parole) est aussi présent, puisque « soyez remplis de l’Esprit » joue dans la phrase le rôle équivalent de « que la parole habite » dans Colossiens 3.16 ; c’est-à-dire, l’Esprit oeuvre en nous lorsque la parole est exposée. 
  6.  La prédication et le chant visent explicitement le même but dans Colossiens, puisqu’ils sont décrits avec les mêmes deux verbes (« instruisant » et « avertissant ») dans Col 1.28 et 3.16.
  7. Ce schéma a été influencé par celui de ROBERTS, op. cit., p. 63, et par celui de PERCIVAL, op. cit., p. 57.
  8. Nous reconnaissons pourtant que le Nouveau Testament privilégie la prédication.
  9. Alfred KUEN, Renouveler le culte, St-Légier, Emmaüs, 1994, p. 177.
  10. Citation provenant d’un site web inconnu cité dans Bob KAUFLIN, Worship Matters, Wheaton, Crossway, 2008, p. 137 (notre traduction).
  11. Graham KENDRICK, Worship, Eastbourne, Kingsway, 1984, p. 153 (notre traduction).
  12. ROBERTS, op. cit., p. 26 (notre traduction).
  13. ROBERTS, op. cit., p. 80 (notre traduction).