Jeûner : une pratique-clé pour la vie chrétienne ?

L’article qui suit correspond essentiellement au texte de trois Mini-Méditations du Mercredi sur le thème du jeûne qui peuvent être visionnées sur le site de l’Institut ou notre chaîne YouTube.

Introduction

Devrions-nous nous abstenir de nourriture et de boisson1 pendant certaines périodes ?  Quel est le statut du jeûne dans la vie chrétienne ?  Facultatif et plutôt marginal ?  Ou obligatoire et même essentiel ?

Il y a vingt ans, je mentionnais à un croyant que j’étais sur le point de commencer à servir le Seigneur en France.  Ce croyant a répondu en expliquant que, à moins de jeûner pendant une journée, je ne pourrais pas savoir si ce projet était conforme à la volonté de Dieu.  Dans son livre Eloge de la discipline, Richard Foster affirme que le jeûne amène des percées dans le domaine spirituel qu’on ne peut connaître par d’autres moyens2.  Il parle de l’importance d’obéir à la voix du Christ par le jeûne ; un autre auteur respecté nous met devant nos responsabilités à cet égard3.  Pourtant, les pratiques en matière de jeûne varient considérablement au sein de nos milieux évangéliques : dans certaines communautés, il est pratiqué régulièrement, et, dans d’autres, ce n’est pas un sujet qui est mentionné.  Qu’en est-il dans les Ecritures4 ?

Ancien Testament : deux cas de figure majeurs

Le jeûne peut exprimer la tristesse, par exemple à la suite d’un décès.  On pense à la réaction de David lors de la mort de Saül (2 S 1).  Mais essentiellement, il semble que le jeûne accompagne deux cas de figure majeurs qui peuvent d’ailleurs aller de pair : la repentance et la recherche de l’intervention de Dieu.  Cela se constate au plan individuel comme au plan collectif.  Voici des exemples pour la repentance :

*Dans 1 Rois 21, Achab, face aux paroles de jugement prononcées par le prophète Elie, s’humilie devant Dieu : il déchire ses vêtements ; il se revêt d’un sac ; il dort avec ce sac ; il marche lentement… et il jeûne.

*Dans Joël 2, Dieu enjoint aux Israélites de revenir à lui de tout leur cœur, avec des pleurs et aussi avec des jeûnes.

*En Néhémie 9, on témoigne de l’impact de la prédication de la parole de Dieu chez les Israélites sous forme de repentance : consécration, confession des péchés, adoration de Dieu, jeûne.

Pour ce qui est de la recherche de l’intervention de Dieu, on pense à la réaction de David lorsque son fils devient malade (2 S 12).  Ou on pense à Esther et aux Juifs face à la menace de l’extermination (Est 4).  Des circonstances d’une difficulté extrême qui donnent lieu à un cri d’appel au secours.

Ce qui unit ces cas de figure majeurs – repentance et recherche de l’intervention divine – c’est le sérieux devant Dieu.  Ainsi dans Daniel 9, par exemple, Daniel a compris la sainteté de Dieu et la gravité du péché – ainsi que sa compassion et sa puissance pour transformer les circonstances.

Pour nous croyants : aucune obligation, mais… mais… mais…

Mais tous ces exemples sont tirés de l’Ancien Testament.  Qu’en est-il de l’époque où nous sommes de l’histoire du salut ?  Jeûner est-il obligatoire pour le croyant ?

Sous l’ancienne alliance, jeûner était obligatoire lors du Jour des expiations (Lv 16), mais, dans le cadre de la nouvelle alliance, aucune obligation n’est imposée au chrétien.  Il ne faudrait pas accepter les enseignements qui vont au-delà des Ecritures en parlant du jeûne comme appartenant à la catégorie « commandement », « obéissance », « nécessité ».

Il n’en reste pas moins que nous jouissons de la liberté de jeûner et qu’il y a de bonnes raisons de croire que le jeûne est approprié dans certaines circonstances.  Trois remarques s’imposent à ce propos.  D’abord, ce que nous avons noté dans l’Ancien Testament concernant le sérieux dans la relation avec Dieu ne change pas dans la nouvelle alliance.  Si, face à la sainteté de Dieu et à la gravité du péché, nous avons des raisons particulières d’exprimer notre repentance, l’accompagner par le jeûne pourrait être une démarche spirituellement saine.  Si nous sommes face à des circonstances apparemment impossibles, dans un état de quasi-désespoir, ou face à une décision on ne peut plus importante, quel privilège que de pouvoir nous tourner vers Dieu dans la prière et le jeûne.

Deuxième remarque : Actes 135 et 146 rapportent le rôle du jeûne en lien avec le choix de missionnaires et d’anciens.  N’est-ce pas là un exemple d’une décision d’une importance capitale ?  Certes, à cette époque charnière de l’histoire du salut, les enjeux étaient particulièrement grands.  Mais nous sommes libres de jeûner en rapport avec nos prières prononcées à des occasions-clé dans la vie d’une Eglise locale.

Troisièmement, dans le sermon sur la Montagne, Jésus semble présupposer que ses disciples jeûneront.  En effet, dans Matthieu 6, nous lisons « Lorsque vous jeûnez » au même plan que « Lorsque vous priez ».  On pourrait répondre que Jésus s’adressait à des Juifs qui était régis par l’ancienne alliance.  Mais, trois chapitres plus loin, Jésus répond à une question concernant le jeûne, et il répond que ce n’est pas une activité qui cadre avec la présence de l’époux – de Jésus lui-même – mais qu’une fois qu’il sera enlevé, jeûner sera en effet normal.  C’est certain, Jésus a fait sa demeure en nous, croyants (Jn 14,23) : il est bel et bien avec nous au plan spirituel.  Mais il n’est pas physiquement présent avec nous.  Nous vivons donc à l’époque où jeûner est, dans un sens, normal.

Et pourtant…  Les Ecritures sont suffisantes.  Si le Nouveau Testament ne parle que peu du jeûne, il nous incombe de respecter cela.  N’écoutons pas les enseignants qui exagèrent son importance ou qui laissent penser que c’est la clé de la vie chrétienne.

Sept pièges à éviter

Dans la mesure où nous pratiquons le jeûne, des dangers nous guettent.  Signalons quelques pièges qu’il nous faudrait éviter.

Le premier piège est celui de l’ascétisme.  Il serait possible de se dire : « si je veux être le plus zélé possible, je dois jeûner le plus souvent possible : le maximum de sainteté rime avec le minimum de nourriture ».  Mais c’est une fausse doctrine de rejeter des aliments créés par Dieu et censés être reçus avec reconnaissance par nous croyants (1 Tm 4,1-5).

Notre deuxième piège est celui du déisme.  Il serait possible de se dire : « Dieu est lointain ; je dois trouver un moyen de l’atteindre, de le réveiller, pour qu’il agisse en ma faveur : si je jeûne suffisamment longtemps, il m’entendra ».  Il y a bien des années, j’ai participé à une rencontre où le responsable a donné à penser que c’est à force de jeûner qu’on permettait à Dieu d’agir – qu’on le persuadait d’agir en notre faveur.  Mais pour nous croyants, Dieu est un bon Père céleste qui accueille nos prières et prend plaisir à les exaucer (Lc 11,5-13).

Le troisième danger est lié au deuxième : celui de la religion.  Il serait possible de penser que le jeûne en lui-même gagne du mérite auprès de Dieu ou, pire, que, je peux négliger le reste de ma vie pourvu que je « coche la case » du jeûne.  Quelle idée ordurière !  Dieu s’intéresse à l’état de notre cœur devant lui.  L’idée de jeûner tout en pratiquant la méchanceté est clairement dénoncée en Esaïe 58.

A titre de quatrième piège, mentionnons l’orgueil spirituel.  Si jamais nous risquions de penser que nous sommes supérieurs du fait de jeûner, rappelons-nous la parabole du pharisien et du collecteur d’impôts (Lc 18,9-14).

Cinquièmement, il y a le danger d’en parler.  Jeûner, c’est pour le secret de notre relation avec notre Père… à moins que nous ne souhaitions avoir dès maintenant notre récompense (Mt 6,16-18) !

Un sixième danger qui nous guette, c’est celui d’être grincheux avec les personnes que nous côtoyons du fait de l’estomac vide. Soyons vigilants à cet égard.

Enfin, certains croyants devraient éviter de jeûner pour des raisons médicales.  Dans le même ordre d’idées, si vous proposiez d’emmener un ami quelque part en voiture, il serait rassuré de savoir que vous n’êtes pas à jeun depuis deux jours… (!)

En somme

Mais ne perdons pas de vue les avantages que nous avons déjà effleurés.  Le jeûne va de pair avec un certain sérieux devant Dieu ; il peut renforcer notre expression de dépendance à l’égard de Dieu dans la prière ; il n’entraîne pas en lui-même d’emprise auprès de Dieu, mais c’est un cadeau permettant d’exprimer convenablement notre repentance et notre cri d’appel au secours – tout cela uniquement pour la gloire de Dieu.

Télécharger l’article ici.
  1. Lorsque John PIPER affirme que « se lever tôt est une forme de jeûne » (Jeûner, Nourrir notre faim de Dieu par le jeûne et la prière, tr. de l’anglais (Hunger for God, Desiring God through Fasting and Prayer, 1997/2013) Marpent, BLF, 2019, p. 61), je ne pense pas qu’il parle de façon biblique.
  2. Richard FOSTER, Celebration of Discipline, The Path to Spiritual Growth, Londres, Hodder & Stoughton, 1978, p. 52-53.
  3. Ronald DUNN, Don’t Just Stand There… Pray Something!, Discover the Incredible Power of Intercessory Prayer, Amersham, Alpha, 1992, p. 159.
  4. Cf. Henri BLOCHER, « Jeûne », Le grand dictionnaire de la Bible, Cléon d’Andran, Excelsis, 2004, p. 842-843.  Cet article synthétique rassemble les données bibliques et est recommandé.
  5. V. 1-3.
  6. V. 23.