Le bon leader d’une Eglise locale

Ce que l’évangile de Matthieu enseigne concernant le leadership

L’auteur de cet article est un récent diplômé de l’Institut qui exerce un ministère parmi les étudiants de l’Université de Louvain-la-Neuve, dans le cadre d’une implantation qui est présentée à la page XX de ce numéro du Maillon.  Il a réalisé son travail de fin d’études sur le leadership dans l’évangile de Matthieu.  Le texte qui suit correspond essentiellement à la conclusion de ce travail.

Le monde a de très grandes attentes pour ses leaders – non seulement en termes de capacités mais encore en termes de bon comportement. Nous avons noté que le monde recherche des leaders qui se soucient de tous dans leur entreprise, qui soient bienveillants, à l’écoute des autres, humbles et prêts à admettre leurs fautes.

Les mêmes attentes se trouvent également dans l’Eglise locale. Mais d’où vient la force ou la motivation d’être un tel leader, si doux et humble ?

Nous proposons six implications que nous tirons des données de l’évangile de Matthieu pour le leadership ecclésial.  Nous les exprimerons du point de vue du leader lui-même.

1.    Je dois reconnaître que mon leadership naturel est celui des pharisiens et des scribes

Tout au long de l’évangile de Matthieu, nous voyons de près un leadership qui est charnel et qui ne se soumet pas au modèle de Christ. C’est un leadership qui suscite de véritables frissons dans le dos. Il s’agit d’un leadership qui est égoïste, hypocrite et violent.

Et pourtant, la question très sombre pour nous est : est-ce que je reconnais en eux mon style de leadership, sans la grâce de Christ ? Est-ce que je discerne dans le leadership des pharisiens et des scribes ce que j’étais dans mon homme ancien ?

Car le style de leadership des pharisiens et des scribes met en évidence les tentations qui me guettent dans le leadership de l’Eglise. Je connais maintenant, grâce aux Ecritures, quels pièges existent dans mon cœur de pécheur et auxquels il faudra être vigilant et contre lesquels il faudra lutter :

  • Je sais que naturellement je serai tenté de dépasser le cadre de mon pouvoir, de dire des mensonges, même de cacher la vérité de Dieu pour ma propre réputation (28,11-15).
  • Je serai tenté de pratiquer mes œuvres de justice pour être glorifié par les hommes (23,5 ; 6,5).
  • Je serai tenté de prendre la première place et de me laisser placer sur un piédestal (23,7).
  • Je sais que je serai tenté de vouloir passer à côté de la miséricorde (9,13 ; 12,7 ; 23,23).
  • Je serai même tenté de « faire » des convertis pour de mauvaises raisons (23,13).
  • Je pourrai donner l’apparence que tout est rose dans ma vie chrétienne, alors qu’à l’intérieur tout est loin d’être le cas (23,25).

Si je ne me reconnais pas moi-même dans le leadership des pharisiens, la bataille est déjà perdue. Mais si je confesse devant Dieu ces péchés qui subsistent en moi, je serai capable de me reposer en Christ et sa grâce salvatrice pour être un leader différent. Si je ne vois pas en moi la nécessité de me tourner vers Christ pour mon leadership, je ne serai pas capable de changer.

Si je suis honnête en faisant face à mes désirs charnels, je serai en mesure de mettre en place des garde-fous pour me protéger de moi-même, et aussi protéger les autres. Connaissant mon cœur, je ne peux pas prétendre que « je serai innocent car je suis un homme sauvé ». Je ne peux pas prétendre que l’égoïsme et des abus physiques ou psychologiques ne seront pas des tentations pour moi. Certes, nous prions contre ces choses, mais nous ne pouvons pas être certains que même un pasteur ou un ancien régénéré ne tombera pas dans de tels pièges.

Peut-être que ceci veut dire que je devrais donner à certaines personnes (peut-être pas à tout le monde, sinon ce serait trop décourageant !) carte blanche pour m’adresser des reproches si je dépasse les bornes ou si elles discernent en moi des pistes ou des manières d’agir qui soient dangereuses. Il me faut mettre des structures en place pour la redevabilité, pour le reproche et pour la transparence. Est-ce que j’ai donné cette porte ouverte aux autres anciens, à mes collègues, à certains amis ? Cela va me protéger en tant que brebis, et protéger le troupeau qui appartient à Dieu.

Bien saisir le leadership charnel me gardera également d’être fier si un autre leader tombe. Je ne dois surtout pas me vanter en me pensant meilleur. Oui, les abus sont terribles, mais je ne suis pas supérieur. C’est par la grâce de Dieu seule que j’ai résisté à en faire autant. Sans la grâce de Christ, je suis un leader insensé et aveugle qui mène les autres à la ruine. « Je dis à chacun de vous de n’avoir pas de lui-même une trop haute opinion, mais de revêtir des sentiments modestes » (Rm 12,3).

2.    Je dois me rendre compte que Dieu prend le leadership de son peuple très au sérieux

Une chose est claire à partir de l’évangile de Matthieu : Dieu prend très au sérieux le leadership de son peuple. Il est loin d’être un Dieu distant, mais plutôt un Dieu qui intervient et qui juge les leaders. Il n’a pas peur de condamner les mauvais bergers (voir, par exemple, le chapitre 23). Il est même allé jusqu’au point d’envoyer son Fils promis pour secourir ses brebis (2,6). Il surveille ses brebis et désire un leadership transformé selon le modèle que donne le Christ (11,28-30).

Est-ce que je me rends compte de l’importance de mes œuvres aux yeux de Dieu ? Est-ce que je réalise qu’il me surveille, et que je serai redevable envers lui pour la manière dont j’aurai traité son peuple ?

Il se peut que j’aie commencé le voyage du leadership sans me rendre compte de l’énorme responsabilité qu’il comporte. L’évangile de Matthieu m’avertit que le modèle du leadership a des conséquences éternelles pour les foules. Peut-être cela veut-il dire que je devrai faire preuve de prudence avant d’imposer les mains, afin de veiller à ce que les jeunes réalisent la responsabilité qu’implique le ministère pastoral avant de se lancer.

En même temps, il faut des leaders. La moisson reste grande, et il manque toujours d’ouvriers (9,37-38). Et je dois éviter d’imposer les mains trop lentement également, comme si l’on devait être parfait pour être leader. L’évangile de Matthieu me montre que les leaders vont vivre sous la miséricorde de Dieu et non pas en étant justes en eux-mêmes. Quel soulagement ! Mais Dieu prend le leadership de son troupeau très au sérieux. Est-ce que je serai honnête avec les hommes lorsque je les encouragerai à se former en vue du ministère, leur expliquant le niveau de sérieux que cela implique ?

Est-ce que je prie pour mon leadership et pour mon caractère ? Est-ce que je suis entouré de gens qui prient pour moi ? Ou est-ce que je pense que « ça ira » ? Je constate que le troupeau est le troupeau de YHWH et il est digne d’avoir des sous-bergers qui vivent de façon conforme à l’Evangile.

3.    Je dois me reposer dans le leadership du Christ

Connaissant le péché qui subsiste en moi, peut-être que je commence à avoir une grande peur pour notre assemblée. Il se peut que j’aie crainte de ne pas être à la hauteur du leadership requis. Si c’est le cas, mon premier pas essentiel, c’est de me reposer dans le leadership du Christ. Car il est venu précisément pour prendre soin de son troupeau – et il y a réussi. Toute autorité lui a déjà été confiée par le Père (11,27 ; 28,18). Personne ne peut donc arracher ses brebis de sa main (Jn 10,27-28).

Cela veut dire que je peux faire des erreurs. Merci Seigneur ! Je peux commettre des impairs sans crainte dans mon leadership, que ce soit dans les choix pratiques (par exemple, quelle salle louer) ou les choses plus spirituelles (sur quel livre prêcher, qui nommer comme ancien, comment encourager telle personne dans la difficulté). Je peux être soulagé dans la responsabilité de mener le peuple à la gloire. Car lui seul est le Berger Souverain (Hé 13,20).

Bien sûr, le but n’est pas de commettre des fautes, mais j’ai l’assurance que Christ est le Berger qui va faire paître le troupeau jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans la Jérusalem céleste. Même le leadership néfaste et dévastateur des pharisiens et des scribes n’a pas empêché Jésus de sauver ses brebis. Nos fautes sont couvertes par la bonté et la puissance de Jésus.

Et si lui est le Grand Berger du troupeau, alors cela change la manière dont je conçois mon identité en tant que leader et sous-berger. Ce qui nous amène au point suivant.

4.    Je dois me voir comme un outil dans la mission compatissante du Berger

Comme nous l’avons vu, le Berger va certainement rassembler ses brebis. Ce qui est frappant dans l’évangile de Matthieu, c’est qu’il envoie afin de rassembler. Quand Jésus voit le troupeau abattu comme des brebis « sans berger », cela le prend aux tripes, et sa réponse est d’envoyer de nouveaux bergers (9,36—10,5). Ces sous-bergers sont le moyen par lequel Jésus va accomplir le salut.

Cela veut dire que, d’office, mon rôle de leader entraînera la recherche des perdus. Il n’est pas question d’être sous-berger sans avoir de la compassion pour ceux qui n’ont point de berger. Il n’est pas question de prendre soin seulement des croyants, car Jésus accomplit son rassemblement des perdus en envoyant de nouveaux leaders. Selon Jésus, être leader veut dire servir, et servir entraîne la souffrance pour le salut des perdus (20,25-28). Est-ce que moi, je sers et je souffre en ce moment pour gagner les perdus à Christ ? Car, c’est l’essentiel du rôle du sous-berger.

Peut-être que je me dis qu’il y a quand même tellement de problèmes à résoudre dans l’Eglise et tellement de croyants qui ont besoin de suivi. Même dans ce cas-là, je ne dois pas négliger de regarder vers l’extérieur. Car si une Eglise commence à ne pas regarder à l’extérieur et vers le salut d’autrui, comment cette l’Eglise va-t-elle être en bonne posture pour prendre soin des âmes à l’intérieur ? Les deux groupes de personnes ont besoin de l’Evangile.

Peut-être par découragement ou simples pensées terrestres, nous perdons l’envie d’aller vers l’extérieur. Par paresse ou manque d’amour, nos prières pour les perdus commencent à diminuer ou perdre de leur ferveur. Dans ce cas-là, je peux me rappeler cette leçon capitale : c’est à cause de la compassion pour les gens sans bergers que Jésus a prié pour des ouvriers (9,38).

Lorsque l’Eglise que je sers a perdu l’axe évangélisateur dans sa pensée, je peux me rappeler que le Seigneur a compassion des perdus – et qu’il m’appartient de prêcher l’Evangile. Mais au lieu de me forcer à avoir compassion pour les perdus, je me souviens de ce que c’est Jésus qui a la compassion pour les perdus, et c’est lui qui m’envoie.

Je ne suis pas en train de dire non plus que le pasteur ou l’ancien doit faire toute l’évangélisation dans l’Eglise, ou que toutes les réunions doivent être évangélisatrices – loin de là. Je suis en train de dire que le but de chercher les perdus doit être « primordial »1 dans le mandat de l’Eglise. Bien entendu, le meilleur moyen de faire cela n’est pas pour moi, en tant que leader, de viser à tout faire seul, mais plutôt de former les membres de l’Eglise en vue d’y participer – d’être des évangélistes dans leur rue ou leur lieu de travail. Est-ce que je suis en train d’équiper les membres à faire cela ?

5.    Je dois veiller à enseigner le Dieu de compassion comme il l’est véritablement

Matthieu nous montre deux modèles d’enseignement. Les deux se disent basés sur l’Ecriture – mais, en réalité, un des deux est basé sur les enseignements des hommes (15,9). Les leaders juifs aimaient imposer aux autres des fardeaux difficiles à porter (23,4). Ils enseignaient un Dieu sévère et cruel (25,24) qui dressait beaucoup d’obstacles devant des personnes souhaitant entrer dans le royaume des cieux (23,13).

Le Nouveau Leader, Jésus-Christ, est apparu en enseignant un tout autre moyen d’entrer dans le royaume qui a fait scandale ! Il enseignait la grâce. Appartenir au royaume, c’est gratuit ! C’est pour les pauvres (5,3). Il faut juste frapper, et la porte va s’ouvrir (7,7-8). Il enseignait le pardon d’une vaste dette qui est issue de la compassion du Roi (18,27). En tant que sous-berger, quelle vision de Dieu est-ce que je vais enseigner ? Un Dieu sévère ou riche en compassion ? Sans surprise, Jésus m’appelle à suivre ses enseignements à lui (28,20).

Non seulement je me pose la question de savoir si j’enseigne la grâce, mais encore celle de savoir si elle est centrale dans mon message, tout comme pour le Berger Souverain. Est-ce que j’enseigne le Dieu qui offre le paradis à la onzième heure, simplement parce qu’il est bon (20,15) ?  Nous devons tâcher de faire en sorte qu’à la fin de la rencontre, les gens quittent le bâtiment avec une chose en tête : combien Dieu fait grâce aux pécheurs ! Est-ce que c’est le cas pour nos invités et nos membres ?

Certes, il est bon d’exhorter les membres à la piété et à des vies radicales – mais non pas en supprimant la compassion insondable de Dieu. Sinon je réimposerais des fardeaux aux gens. Mais c’est au berger de soigner les faibles, et de montrer la compassion. Par contre, celui qui ravage le troupeau est le loup, non le berger.

En enseignant les Psaumes, les évangiles, les Prophètes, les Ecrits, l’Apocalypse, etc., est-ce que je donne constamment une vision de Dieu qui est juste, bon, compatissant ? A coup sûr, ses exigences sont très hautes pour entrer dans le royaume des cieux : il est trois fois saint. Mais Jésus a accompli notre justice à notre place (3,15). Il a bu la coupe amère de la colère divine (26,39), ce qui fait que Dieu peut justifier les injustes justement (Rm 3,26).

Si j’enseigne la compassion de Dieu, cela va transformer la vie des membres. Car seuls ceux qui comprennent la dette supprimée seront capables de pardonner « de tout [leur] cœur » (18,35 ; 6,12).  C’est seulement en comprenant la miséricorde de Dieu que nous serons miséricordieux envers les autres (5,7). C’est la grâce seule qui nous enseigne à vivre des vies de justice (Tt 2,12).

Si je vis sous la grâce de Dieu, je verrai mon comportement changer en tant que leader. Je ressemblerai de plus en plus à Christ dans la douceur et l’humilité. Son leadership est tellement doux, humble et patient avec les faibles (11,28-30) : il ne brise pas le roseau cassé (12,20). Plus je méditerai sur son leadership dans lequel je me réjouis, plus je le reflèterai dans mon leadership.

6.    Je dois me réjouir du privilège d’être un sous-berger 

Nous lisons dans la première lettre de Pierre cette exhortation pour les sous-bergers (5,2-4) :

Paissez le troupeau de Dieu qui est sous votre garde, non par contrainte, mais volontairement, selon Dieu ; non pour un gain sordide, mais avec dévouement ; non comme dominant sur ceux qui vous sont échus en partage, mais en étant les modèles du troupeau. Et lorsque le souverain berger paraîtra, vous obtiendrez la couronne incorruptible de la gloire.

Plusieurs de ces enseignements ressortent puissamment aussi de l’évangile de Matthieu. Terminons en nous focalisant sur la première exhortation. Il me faut agir « non par contrainte, mais volontairement, selon Dieu ».

Il existe tant de difficultés en tant que sous-berger dont le rejet et la fatigue. Jésus envoie les douze comme des brebis parmi les loups (10,16). Les leaders, s’ils suivent les enseignements de Christ, vont être la cible particulière des flèches envoyées par les adversaires2. « Vous serez haïs de tous à cause de mon nom » (10,22).

Cela dit, existe-t-il un plus grand privilège que celui d’être sous-berger pour le roi éternel ? Notre vie sera courte. Nous n’avons qu’une seule vie à vivre sur terre. Et Dieu nous a donné le privilège en ce moment d’être leader de son troupeau. Nous participons à son plan de rassembler les élus en enseignant l’arrivée de son royaume.

Faire paître son peuple sous son regard est un des plus grands privilèges qui existent sur terre. Alors que j’en sois reconnaissant. C’est une tâche lourde et urgente, mais notre Chef est tellement généreux qu’il nous rend le travail joyeux. Je voudrais donc servir le Maître avec le sourire, en attendant de le voir face à face, et de recevoir la couronne qu’il offre par grâce.

Que le Dieu de paix, qui a ramené d’entre les morts le Grand Berger des brebis, par le sang d’une alliance éternelle, notre Seigneur Jésus, vous rende capables de toute bonne œuvre pour l’accomplissement de sa volonté ; qu’il fasse en vous ce qui lui est agréable, par Jésus-Christ, auquel soit la gloire aux siècles des siècles ! Amen ! (Hé 13,20-21)

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  1. Comme l’affirment Mark E. DEVER et Paul ALEXANDER, L’Eglise intentionnelle, tr. de l’anglais (The Deliberate Church: Building Your Ministry on the Gospel, 2005) par Lori VARAK, Lyon, Clé, 2007, p. 51.
  2. Donald CARSON déclare également que les leaders « souffrent le plus » (The Cross and Christian Ministry, Leadership Lessons from 1 Corinthians, Grand Rapids, Baker, 1993, p. 108).