Programme et inscriptions centenaire IBB Cliquez ici !

Est-ce possible d’être légaliste tout en souscrivant à la doctrine de la justification par la foi ?

Cet article reprend essentiellement le texte d’une partie de la conférence apportée lors de la séance d’ouverture de l’Institut du 23 septembre 2018. Le style oral a été largement conservé.

INTRODUCTION

A l’Institut nous visons à axer notre formation sur l’Evangile, et nous voudrions croire que les diplômés du jour axeront leur ministère sur l’Evangile. La centralité de l’Evangile est notre deuxième principe de fonctionnement. Durant les minutes qui viennent, nous allons nous intéresser à un écart par rapport à l’Evangile.
Pourquoi ? Parce que, qu’on le souhaite ou non, c’est l’articulation des corollaires négatifs qui rend telle ou telle réalité biblique (positive) nette et claire. Par exemple, cela peut arriver que notre interlocuteur marque son accord avec notre propos selon lequel Jésus est « le chemin, la vérité et la vie », et puis nous expliquons que cela veut dire que « nul ne vient au Père que par [Jésus] »1, et, tout d’un coup, notre interlocuteur n’est plus d’accord avec notre propos. Le propos positif gagne ainsi en clarté.
Durant cette conférence, je propose un corollaire négatif de la centralité de l’Evangile en matière de piété personnelle.

Or, il est toujours plus facile de repérer les erreurs commises par les autres. Je pourrais passer mon temps à cibler le catholicisme durant cette conférence. Mais l’écueil que je suis sur le point de mettre en avant, et qui se trouve à coup sûr dans le catholicisme (cela de façon flagrante), risque de se trouver également chez nous.
Je choisis donc de me focaliser sur une fausse piste de piété qui nous guette au sein de nos milieux évangéliques – cela non pas en vue de nous rabaisser, de nous décourager, de polémiquer, ou de faire un procès d’intention, mais parce que le jour où je ne défendrai plus la vision de l’Institut sera probablement le jour où le Conseil d’administration devrait gentiment me demander de chercher un autre emploi…

Définition et problème

Le légalisme est l’erreur selon laquelle on pense pouvoir contribuer à son salut par ses bonnes oeuvres – gagner du mérite auprès de Dieu par ses propres moyens, s’insinuer dans les bonnes grâces de Dieu du fait de ses propres capacités ou de sa prestation personnelle, provenant de soi-même.
Vous me dites, « Le légalisme, il n’est pas difficile de l’identifier. C’est une erreur flagrante, parce qu’elle court-circuite l’oeuvre de Jésus sur la croix, la grâce de Dieu. Tout bon évangélique sait qu’il est justifié par la foi seule – cela veut dire, non pas par ses propres bonnes actions. La mort de Jésus sur la croix est tout ce dont j’ai besoin pour être sauvé ». Amen ! Je suis d’accord ! Mais il y a des moyens subtils et sournois de nier la justification par la foi seule.

Et vous pouvez savoir que je suis en train de prêcher prioritairement à moi-même. L’épître aux Galates parle d’un « évangile qui n’en est pas un », et les destinataires de cette lettre courent le risquent de se laisser embarquer par ce faux enseignement : « Mais si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait une bonne nouvelle différente de celle que nous vous avons annoncée, qu’il soit anathème ! Nous l’avons déjà dit, et je le répète maintenant : si quelqu’un vous annonce une bonne nouvelle différente de celle que vous avez reçue, qu’il soit anathème ! » (Ga 1,8-9).
En quoi consiste ce faux évangile ? Eh bien, l’adjonction d’oeuvres humaines – dont la circoncision (cf. Ga 6,12) – à l’oeuvre du Christ, ce qui veut dire enlever la liberté dont nous jouissons en Christ : « Tout cela à cause des faux frères, des intrus qui s’étaient introduits parmi nous pour épier la liberté que nous avons en Jésus‑Christ, avec l’intention de nous asservir… » (2,4) ; « Autrefois vous ne connaissiez pas Dieu et vous étiez esclaves de dieux qui, par nature, n’en sont pas.
Mais maintenant que vous connaissez Dieu — ou, plutôt, que vous êtes connus de Dieu — comment pouvez-vous retourner à ces éléments impuissants et misérables, et vouloir à nouveau en être esclaves ? Vous observez scrupuleusement les jours, les mois, les saisons et les années ! » (4,8-10)

Mais plus précisément, en quoi consiste ce faux évangile ?

Galates stupides, qui a pu vous fasciner, alors que sous vos yeux Jésus-Christ a été dépeint crucifié ? Voici seulement ce que je veux apprendre de vous : estce en vertu des oeuvres de la loi que vous avez reçu l’Esprit, ou parce que vous avez entendu le message de la foi ? Etes-vous donc stupides à ce point ? Après avoir commencé par l’Esprit, allez-vous maintenant achever par la chair ? Avez-vous fait tant d’expériences pour rien ? Si du moins c’est pour rien ! Celui qui vous accorde l’Esprit et qui opère des miracles parmi vous, le fait-il donc en vertu des oeuvres de la loi, ou parce que vous avez entendu le message de la foi ? (Ga 3,1‑5)

Dans le verset 3, nous sommes en présence de deux verbes-clé – « commencer » et « achever ». On les trouve ensemble dans un verset connu de Philippiens (1,6) : « …celui qui a commencé en vous une bonne oeuvre, l’achèvera jusqu’au jour de Jésus Christ… »2. Et dans ce passage du début du chapitre 3, il est question de savoir comment on commence la vie chrétienne et comment on achève la vie chrétienne. Le fait de commencer est indiqué comme étant l’oeuvre du Saint- Esprit, cela en trois endroits (v. 2, 3, 5), liée à l’écoute de la parole dans deux de ces textes3.
Et, visiblement, les Galates ont bien poursuivi leur vie chrétienne en vue de l’achèvement, car ils ont été prêts à souffrir (v. 4 [« Avez‑vous tant souffert en vain ? »4 ; d’après 4,29, ils sont en butte à la persécution ; cf. Ac 14,22).
Et L’Esprit continue à être à l’oeuvre parmi eux par des miracles (v. 5) – peut-être des guérisons (cf. 1 Co 12). Mais quelque chose de grave est en train de s’opérer qui fait qu’ils commencent à penser ainsi : ils commencent à considérer que, pour aller jusqu’au bout de la course chrétienne, ils doivent s’appuyer sur leurs propres efforts – la mise en pratique des oeuvres de la loi.

La gravité d’un tel raisonnement est signalée par plusieurs éléments dans ce passage du début du chapitre 3 : « stupides » (v. 1, 3) ; « qui vous a ensorcelés ? » (v. 1), « pour rien »/« en vain ? » (v. 4).

Voici la réalité biblique : la manière dont on vit en tant que croyant correspond à la manière dont on devient croyant : par la foi, par l’Esprit, par le Christ, et non pas par les oeuvres de la loi. On continue dans la vie chrétienne, on reste acceptable à Dieu, on demeure en bonne relation avec lui uniquement en raison de la grâce de Dieu. On achève de la même manière que l’on commence ! Les faux docteurs soutiennent que, une fois croyant par la foi, on doit vivre par la loi en vue d’atteindre la justification finale, et certains croyants en Galatie semblent en être venus à embrasser cette conviction (3,3 ; cf. 5,4). Est-ce que nous pouvons entendre le faux docteur ? « Roger/Manon, c’est fantastique que tu te sois converti(e) ! Et c’est par grâce !
Mais maintenant que tu as pris l’engagement, tu ne voudrais pas aller jusqu’au bout ? Dieu s’attend à ce que tu sois sérieux/ sérieuse dans ton engagement – que tu respectes sa loi quand même ! Et, à ce moment-là, tu sauras que tu es sur la bonne voie ! »

Mais on ne s’appuie pas sur la sanctification pour connaître la justification5. Et pourtant, combien il est facile de le faire – combien il est facile de nous priver de notre liberté en Christ ; combien il est facile de nous priver de notre joie dans l’Evangile !

Illustrations du problème

Pour cela, il suffit que notre sécurité soit placée ailleurs qu’en Jésus-Christ. Non pas pour le fait d’être devenu chrétien (je pense que nous sommes au clair sur la grâce sous ce rapport), mais, comme chez les Galates, pour le fait de poursuivre notre vie chrétienne. C’est ce type de cas de figure : je me lève demain matin en me disant, « Moi, je dois être un chrétien, approuvé par Dieu, parce que moi, je m’occupe d’un institut biblique qui place l’Evangile au centre ! » Ça, c’est le légalisme ! C’est l’esclavage ! Et c’est l’absence de joie !

Ou encore, l’un ou l’autre diplômé du jour se voit encouragé dans son ministère de prédication ou d’animation d’étude biblique. Un membre de l’assemblée affirme : « Tu es vraiment doué ! Lorsque toi, tu expliques les Ecritures, là, j’entends la voix de Dieu ! » Et puis, le diplômé commence à se dire : « Tiens, je dois être vraiment proche de Dieu, si Dieu m’utilise comme ça ». Et, de fil en aiguille, toute l’identité chrétienne commence à graviter autour de ce don plutôt qu’autour du Christ.
Ça, c’est le légalisme ! C’est l’esclavage ! Et c’est l’absence de joie ! Quel danger pour les diplômés du jour et pour tout serviteur, toute servante de la parole, de trouver notre sécurité dans nos dons (qui sont parfois appréciés par d’autres) … Nous risquons de devenir déprimés à la suite d’une mauvaise « prestation » … Quel esclavage que de trouver notre sécurité dans notre ministère…

Ne confondons pas « don » et « vertu ». Et même s’il était question d’une vertu chez nous qui serait l’objet de remarques favorables, il ne faudrait pas oublier que cela provient de Dieu – et que notre vertu n’est de toute façon aucunement le fondement de notre bonne relation avec Dieu ! C’est vers la prestation parfaite de Jésus- Christ qu’il nous faut nous tourner… C’est grâce à lui – et à lui seul – que nous sommes en règle avec Dieu ! Fuyons l’esclavage du légalisme…

Esclavage au plan culturel

Or Tim Keller distingue l’esclavage au plan culturel de l’esclavage au plan émotionnel6. Et je pense qu’il est utile de réfléchir en termes de ces deux catégories : l’analyse de Keller est appréciable. Au plan culturel, l’esclavage pourrait correspondre à la confiance placée dans le fait d’avoir régulièrement un culte personnel ; dans le fait d’opter pour une école chrétienne pour ses enfants ; dans le fait de donner la dîme ; dans le fait de s’abstenir de la télé, de la musique, des films ; dans la démarche d’éviter le faire la lessive le dimanche…
On se sent en sécurité si l’on observe certaines règles. Un critère qui s’applique à cette forme d’esclavage, c’est que ces règles ne devraient pas être trop contraignantes, par exemple, aimer son prochain comme soi‑même – là, le niveau est trop élevé ! (Et il est vrai que, dans l’épître aux Galates, se faire l’esclave de l’autre dans l’amour correspond au summum de l’éthique, à l’accomplissement de la loi de Moïse, à l’exigence morale supérieure qu’est la loi du Christ ; dans l’esclavage culturel, on s’intéresse à des pratiques moins ambitieuses – on se sent en sécurité du fait de les mettre en pratique).

Esclavage au plan émotionnel

Qu’en est-il de l’esclavage au plan émotionnel ? Dans la perspective de cette épître, et je vous renvoie à 2,11‑14, il est possible de nier l’Evangile du fait de refuser de s’associer à tel ou tel groupe à l’intérieur de l’Eglise. Cela peut relever du nationalisme, du sectarisme, d’attitudes racistes, de considérations d’arrièreplan socio-économique, de la démarche de faire grand cas de certains accents culturels7.
Ces facteurs-là peuvent primer par rapport à l’Evangile. « Oh, non : je ne parle pas avec lui – il est de telle ou telle ethnie ; tu sais ce que ce peuple-là a fait à mon peuple ». Ou si je ne m’associais qu’avec les personnes considérées les plus spirituelles – celles qui pratiquent le jeûne, par exemple… Peut‑être que je me sens en sécurité du fait d’être dans le club des frères et soeurs qui sont doctrinalement plus affûtés ou qui ont les bonnes valeurs du ministère…

On pourrait qualifier tout cela de « tribalisme chrétien ». La tribu, ou le club, c’est là où je suis accepté et apprécié… Je préférerais ne pas quitter cette zone de confort… M’associer à d’autres types de personnes, pourtant converties, ne m’apporte rien…

Mais l’Evangile place tout croyant sur un pied d’égalité en Christ, et si je n’arrive pas à vivre cela, ma confiance est placée dans mon club plutôt qu’en Christ…

Autre exemple de l’esclavage émotionnel : cela pourrait être la sécurité trouvée dans le fait de cocher les cases souhaitées par le pasteur – présence à deux rencontres par semaine, implication dans l’évangélisation, participation à la préparation de la cène… Pour faire court, ce piège, c’est l’esclavage de ce que les autres pensent de moi. C’est subtil, parce que de telles activités – préparer la cène et ainsi de suite – sont formidables ! Mais viser une bonne prestation aux yeux des autres ne l’est pas : ça, c’est ce qui sous-tend l’enseignement légaliste des judaïsants dans cette épître : il est question du faux sauveur qu’est l’approbation des autres, nous dit fort justement Keller8.
Ecoutons 6,12 : « Tous ceux qui, dans la chair, veulent se faire bien voir, voilà ceux qui vous contraignent à vous faire circoncire, à seule fin de n’être pas persécutés pour la croix du Christ ».

Keller9 parle d’être caractérisé par « la sensibilité, l’insécurité, l’orgueil, le découragement et la lassitude des gens qui ne sont jamais sûrs s’ils ont de la valeur (c.-à-d., la justice). » Mais nous avons de la valeur, d’abord du fait d’être en image de Dieu, et, surtout, nous avons la justice du fait d’être en Christ !

Je reste dans ce domaine de l’esclavage au plan émotionnel, mais je bénéficie maintenant des réflexions d’un autre auteur, Thomas Schreiner. Schreiner nous met sur nos gardes face à la culture de la célébrité, du vedettariat : « Que Dieu nous garde de vénérer les superstars évangéliques… »10 Dans notre façon de faire l’interaction avec les réseaux sociaux, quel danger pour nous que de rechercher la reconnaissance, l’estime des autres, l’approbation de notre milieu. Combien de « likes » ? Combien de « vues » ? Combien de commentaires positifs sur Facebook ?

Et quelle tentation que de nous comparer aux autres… Ecoutez Schreiner : « Fait remarquable, que nous nous sentions supérieurs ou inférieurs par rapport aux autres, nous sommes coupables d’arrogance »11. Ah bon ? Arrogant si nous nous sentons inférieurs aux autres ? Oui, parce qu’alors nous n’arrivons pas à tolérer l’idée de notre infériorité ; nous ne faisons alors pas preuve d’humilité en accueillant la parole de Dieu, l’Evangile : notre confiance est placée ailleurs qu’en Christ grâce à qui nous sommes acceptés par Dieu…

Dans un domaine connexe, écoutons encore Schreiner12 : « Je sais que mon âme n’a pas trouvé son repos en Christ si je me mets sur la défensive face aux critiques ». « Si nous crions et hurlons afin de gagner des arguments, nous ne connaissons pas la sécurité dans l’Evangile. »13 Ou si nous refusons d’envisager un changement de service dans l’Eglise – d’être remplacé en tant que responsable –, gare à nous si ce refus reflète une identité et une confiance qui tournent autour de ce service plutôt qu’autour du Christ !

« C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. » (Ga 5,1). Ne courons pas après de faux sauveurs, mais réjouissons-nous dans l’oeuvre du Christ, et trouvons notre sécurité en lui… Je suis toujours en train de prêcher à moi-même.

CONCLUSION

Je pense marcher sur les traces de nos devanciers spirituels que nous admirons, parmi lesquels se trouvent les Réformateurs. Le salut et la sanctification s’obtiennent par la grâce seule, par la foi seule, par le Christ seul. Restons sur cette bonne voie… Ne nous laissons pas fourvoyer… Diplômés du jour, serviteurs et servantes de la parole, nous toutes et tous qui sommes croyantes, croyants en Jésus‑Christ : soyons vigilants. Veillons sur nous-mêmes et sur notre doctrine14. Restons fermement attachés à l’Evangile. Evitons la voie du légalisme. Combattons pour « la foi transmise une fois pour toutes aux saints » (Jude 3). Gardons l’Evangile au centre… cela pour la gloire de Dieu seule.

Amen.

Télécharger l’article ici.
  1. Jn 14,6.
  2. Darby. Pour cette observation, nous reconnaissons notre dette envers Y. G. KWON, Eschatology in Galatians, Rethinking Paul’s Response to the Crisis in Galatia (Wissenshaftliche Untersuchungen zum Neuen Testament 183), Tubingue, Mohr Siebeck, 2004, p. 46, cité par Douglas J. MOO, Galatians (Baker Exegetical Commentary on the New Testament), Grand Rapids, Baker Academic, 2013, p. 184. 
  3. Du point de vue de la perception de l’expérience, la foi précède la régénération, mais non du point de vue de la réalité théologique.
  4. Louis Segond.
  5. Timothy KELLER, « L’Evangile à partir de l’Ancien Testament, Galates 3,1-14 », prédication apportée à Genève dans le cadre du séminaire Evangile 21, 2014, https:// www.youtube.com/watch?v=VkcP1UlS2_8, s’appuyant sur Richard LOVELACE.
  6. Galatians for You, s. l., Good Book Company, 2013, p. 42.
  7. Cf. ibid., p. 54.
  8. Ibid., p. 181.
  9. Ibid., p. 133 ; c’est nous qui soulignons.
  10. Galatians (Zondervan Exegetical Commentary on the New Testament), Grand Rapids, Zondervan, 2010, p. 134.
  11. Ibid., p. 196.
  12. Ibid., p. 80.
  13. Ibid., p. 337.
  14. Cf. 1 Tm 4,16.