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Les applications dans nos prédications : dix exhortations

A l’Institut Biblique de Bruxelles, nous sommes persuadés de l’importance d’interpréter la parole de Dieu avec justesse et précision (cf. 2 Tm 2,15). Nous nous consacrons à l’apprentissage des langues bibliques, aux bonnes méthodes d’exégèse, à une herméneutique responsable. Tout cela comporte un danger alors que nous sommes en train de préparer une prédication. C’est le danger que peut entraîner le désir de rentabiliser ce travail au maximum et de penser que l’activité de prêcher se résume à une explication juste du sens du texte. « Si nous avons passé beaucoup de temps à faire l’exégèse, il peut nous arriver d’éprouver une certaine fatigue à ce stade de la préparation et d’être tenté de passer vite à quelques applications d’ordre général…1 » Le but de cet article est de nous aider avec l’étape suivante, cruciale, dans la préparation d’une prédication : la démarche d’appliquer le passage à l’auditoire. Nous tiendrons donc pour acquis que l’exégèse et l’herméneutique du passage sont prises au sérieux et que le prédicateur ne tombe pas dans des pièges, qui pourraient affecter l’application, tels que le moralisme, l’allégorisation ou une confusion entre l’ancienne alliance et la nouvelle alliance. Nous mettons en avant dix exhortations destinées à favoriser le développement de bons réflexes dans le domaine des applications.

1. Soyons au clair sur la définition d’une prédication

Dans un précédent numéro du Maillon, nous avons défendu la définition suivante de l’activité du prédicateur : « proclamer, avec autorité, le message des Ecritures en vue de solliciter une réponse chez l’auditoire »2. Faute d’être au clair sur la nécessitéqu’une prédication comporte une dimension d’application, nous risquons de ne pas nous livrer à ce travail ardu : nous pourrions considérer qu’il suffit d’expliquer le texte et de laisser aux membres de l’assemblée le soin d’en tirer les conséquences pour leur vie. Cela reviendrait à rendre son tablier en tant que prédicateur !

2. Prions, prions, prions3

Le prédicateur étant le porte-parole de Dieu, il livre un message qui provient de Dieu dans la dépendance à l’égard de Dieu. Les apôtres devaient déléguer des tâches pratiques en vue de pouvoir se consacrer « à la prière et au ministère de la parole » (Ac 6,4). Il est frappant de constater combien de personnes pensent que le texte présente l’ordre inverse (« au ministère de la parole et à la prière ») ! Dans la perspective de Paul dans Ephésiens 6,17-18, il n’est pas envisagé que l’épée de l’Esprit soit maniée indépendamment de prières prononcées dans l’Esprit4. Le prédicateur est l’esclave de l’assemblée (cf. 2 Co 4,5), et l’une des façons dont il se met au service du peuple de Dieu, c’est de déterminer comment il pourra appliquer le texte des Ecritures à leur vie de la manière la plus appropriée qui soit. Cela le conduira à chercher la face de Dieu dans la prière. De même, par amour pour l’assemblée, il passera du temps à supplier Dieu d’agir par sa parole dans la vie des personnes qui entendront la prédication.

3. Privilégions des titres à caractère homilétique

Une façon de favoriser l’importance de la dimension de l’application, c’est de prendre l’habitude de préparer les titres de la prédication sous forme homilétique plutôt que sous forme exégétique. Non que ce soit une obligation, ni toujours optimal ; mais souvent cette démarche va de pair avec une application percutante. Par exemple, en ce qui concerne un message portant sur Colossiens 2,6-7, considérons la différence entre « Paul exhorte les Colossiens à continuer à marcher en Christ » (titre exégétique) et « Continuons à marcher en Christ ! » (titre à caractère homilétique). Ou, par rapport au titre employé pour cette sous-section de l’article, on aurait pu opter pour « Des titres à caractère homilétique », « L’utilisation de titres à caractère homilétique », « Les avantages de titres à caractère homilétique », « Le prédicateur ferait bien de privilégier des titres à caractère homilétique ». Nous pensons que le titre choisi marche mieux ! Toutes choses étant égales par ailleurs, une prédication aura davantage d’impact si les idées-clé sont formulées de manière homilétique plutôt qu’exégétique, car qui dit prêcher dit appliquer la parole de Dieu.

4. Ne confondons pas application et impératif, ni application et exhortation à un changement de comportement

Si nous parlons de titres « à caractère homilétique » plutôt que « sous forme d’impératif », c’est parce qu’une application peut revêtir plusieurs formes. Un prédicateur peut exhorter ainsi son assemblée : « Veillez à imiter l’apôtre Paul en affirmant que le Christ est votre vie et la mort un gain ! » Ou bien il peut interroger l’assemblée : « Pouvez-vous imiter l’apôtre Paul en affirmant que le Christ est votre vie et la mort un gain ? » Cette seconde approche, malgré la forme grammaticale non impérative, n’en est pas moins une application. Semblablement, un prédicateur peut démontrer que des croyants en Iran sont exposés aux dangers de la persécution physique tout en faisant preuve de joie en Christ, et qu’en agissant ainsi ils sont exemplaires dans la mise en pratique de la parole de Dieu. Ce serait là une démarche d’application : le prédicateur viserait, par ce moyen, le changement chez l’auditoire.

De plus, il convient de se rappeler que l’application ne vise pas uniquement des changements au niveau du comportement mais encore des vérités qui doivent être l’objet de nos croyances (cf. Rm 12,2) et des attitudes qui doivent être promues (cf. 1 P 4,1-2)5. Par ailleurs, il est important d’être conscient de l’interfécondation entre ces trois dimensions de l’application (cf. Ph 1,9-11 ; Col 1,9-14 ; Hé 5,14). En effet, si la parole de Dieu nous saisit au niveau de notre intelligence et de nos affections, de sorte que nous soyons davantage remplis d’amour pour le Christ, un changement de comportement en résulte6.

5. Visons à « couper dans le sens de la fibre »7

Trouver les applications appropriées de tel ou tel passage relève dans une certaine mesure du subjectif et de ce qui peut varier considérablement : parmi les facteurs qui peuvent jouer sont les présupposés de l’auditoire, ses luttes et ses peines, les croyances de notre société, les mœurs de notre temps. Mais ces considérations subjectives (liées à ce qu’on peut qualifier de l’« application homilétique ») doivent être domptées par des considérations objectives (ce qu’on peut qualifier de l’« application exégétique »). Car l’orientation générale de l’application doit émerger de l’interprétation du texte. En d’autres termes, le prédicateur doit se fixer pour objectif de « couper dans le sens de la fibre » qu’est la signification du passage.

Parfois le passage qui fait l’objet de notre prédication renferme une application exégétique qui « saute aux yeux ». Par exemple, dans Luc 18,1, nous lisons que Jésus a raconté une parabole « pour montrer qu’il faut toujours prier, sans se lasser ». Si notre prédication sur ce passage avait un autre but que celui-ci, n’y aurait-il pas un problème ? Pour citer un exemple tiré d’une épître de Paul, considérons Ephésiens 4,17 : « Voici donc ce que je dis et ce que j’atteste dans le Seigneur : c’est que vous ne devez plus vous comporter comme les gens des nations se comportent, dans la futilité de leur jugement ». Dernier exemple : dans le psaume 32, le verset 6a permet de comprendre que les principes du psaume (notamment concernant l’importance de confesser ses péchés à Dieu) s’appliquent à tout croyant : « Qu’ainsi tout fidèle te prie… »8.

A coup sûr, une fois l’application exégétique identifiée, le travail n’est pas à son terme, car l’application homilétique, qui doit être en adéquation avec l’application exégétique, sera plus pointue et concrète, tenant compte des circonstances de l’auditoire. Ainsi, le prédicateur parisien ou bruxellois en 2020 pourrait évoquer, en lien avec Luc 18,1, les forces particulières militant contre la persévérance dans la prière : les difficultés, occasionnées par l’omniprésence des nouvelles technologies, qu’on éprouve à mettre du temps à part pour prier, les « solutions » qui se trouvent sur Internet, les effets anesthésiants du matérialisme ambiant…

Discerner l’application exégétique au niveau du livre biblique dans sa globalité peut être plus exigeant et chronophage mais reste important. Une prédication portant sur n’importe quel passage de l’évangile de Luc doit s’harmoniser avec le projet précisé par l’évangéliste dans Luc 1,1-4 ; il en est de même de l’évangile de Jean (20,30-31). A titre d’exemple tiré d’une épître, n’importe quelle prédication sur un passage de 2 Corinthiens doit s’harmoniser avec la préoccupation du plan large de ce livre (celle de la défense de l’apostolat de Paul face aux faux docteurs).

Ce n’est pas que des applications secondaires soient interdites. Dans 1 Thessaloniciens 2, nous pouvons apprécier l’exemplaritéde Paul en tant que ministre de la parole, même si ce n’est pas le but principal de ses propos en cet endroit ; mais ce qui devrait primer dans notre application doit tourner autour de ce qui se dégage de l’exégèse, à savoir l’authenticité de Paul en tant que serviteur de la parole9.

6. Soyons lucides sur nos dadas/faiblesses

Chaque lecteur de cet article connaît sans doute des prédicateurs qui s’appuient sur pratiquement n’importe quel passage pour exhorter leurs ouailles à être généreux en soutenant financièrement l’œuvre de Dieu, ou à annoncer régulièrement l’Evangile aux non-croyants, ou à prodiguer des soins aux plus démunis de la société. Un prédicateur (dans un autre pays !) est connu pour le fait de dénoncer, prédication après prédication, la pratique homosexuelle. Il est facile de mettre le doigt sur les faiblesses des autres. Qu’en est-il de nous qui avons la responsabilité de prêcher ? Que diraient nos assemblées quant à nos dadas ? Courons-nous le risque de trop axer l’application sur nous (l’« anthropocentrisme ») alors que le texte pointe vers une application axée sur Dieu (le « théocentrisme ») ? Faisons-nous preuve d’un courage suffisant en abordant des sujets politiquement peu corrects mais nettement liés à l’Evangile, par exemple le fait que « nul ne vient au Père » si ce n’est par Jésus-Christ10 et ses implications pour nos amis juifs et musulmans ? Est-ce que nous avertissons nos auditeurs non-croyants concernant la réalité de l’enfer ? Là où le texte biblique nous y invite, parlons-nous clairement de ce qu’est réellement le mariage ?

7. Projetons-nous dans la peau de l’auditoire – des croyants comme des non-croyants

Haddon Robinson nous exhorte à nous mettre à la place de nos auditeurs : « Si vous pouviez imaginer une âme courageuse se levant au beau milieu de votre sermon en s’écriant : « Pasteur, que veux-tu dire exactement par cela ? », vous seriez conscient des choses qui doivent être dites afin d’être clair lorsque vous développez votre sermon11 ».

Quels sont les a priori de l’auditoire, ses objections et ses craintes ? Par exemple, dans Hébreux 2, il nous est dit que Jésus nous libère de la crainte de la mort. Dans son bureau, quelques jours avant d’entrer en chaire, le prédicateur a compris qu’il devra exhorter les croyants à faire confiance à l’œuvre de Jésus pour ne pas craindre la mort. Cependant, en pensant à l’assemblée qui entendra le message, il pourrait estimer que certains frères et sœurs risquent de confondre la crainte de la mort et la crainte de la douleur physique qu’entraîne le processus de mourir. Il voudrait alors dissiper ce malentendu et empêcher ainsi qu’une application fausse soit présupposée par l’auditoire. Cela pourrait conduire le prédicateur à préciser : « Oh je sais que le fait même de mourir risque d’être pénible et douloureux – c’est normal. » Une telle déclaration n’est pas dans le droit fil d’une application exégétique mais peut être de mise lorsqu’on tient compte de l’auditoire.

Si le prédicateur ne côtoie pas régulièrement la gamme des personnes auxquelles il devrait penser en préparant son message, il pourrait profiter des conseils et de la sagesse de membres de sa famille ou de son entourage. Quelles sont les tentations particulières qui guettent un adolescent qui voudrait se faire accepter par ses camarades à l’athénée ou au lycée ? Qu’est-ce que cela donne pour certains membres âgés de l’assemblée de passer par plusieurs rendez-vous médicaux par semaine ?

Qu’en est-il des non-croyants ? Outre les avantages qu’apporte la démarche d’annoncer habituellement l’Evangile – et rappelons-nous que cela entraîne un appel à la repentance et à la foi –, le prédicateur qui discute régulièrement avec des non-croyants pourra faire l’interaction avec le genre d’objection et de présupposé que ces gens du dehors auront en tête. Cela dit, compte tenu du fait qu’une prédication correspond à une annonce, avec autorité, de la parole de Dieu, il devrait résister à la tentation de transformer chaque prédication en un discours d’apologétique. Ainsi, dans une prédication sur Actes 13,16-41, au lieu de passer du temps à démontrer la crédibilité historique de l’événement de la résurrection, il conviendrait de ne pas se sentir sur la défensive mais simplement de proclamer que la résurrection a eu lieu.

Même si l’auditoire se compose exclusivement de croyants en Jésus-Christ, nous prédicateurs pouvons servir nos frères et sœurs en les équipant à faire l’exégèse de leur culture12. Par exemple, qu’est-ce qui se passe actuellement dans le domaine de l’écologisme ? Cela dépasse le désir d’être des gérants dispensables des ressources de la planète : « Ce qui est prôné par certains environnementalistes n’est rien d’autre que l’usurpation par Gaïa, leur déesse Nature, de la divinité du Dieu des judéo-chrétiens… »13

8. Maximisons la tension entre l’application perçue et l’application biblique

En règle générale, plus il y a de tension, mieux c’est pour l’impact d’une prédication dans une perspective homilétique. Le prédicateur doit construire un argument permettant à l’assemblée d’entendre ce que dit le texte – cela par opposition à ce que l’assemblée pense être ce que dit le texte. Mettre en relief, de façon habile, ce décalage entre perception et réalité créera plus d’impact dans la réception de l’application biblique. Lors de notre préparation, il convient donc d’être à l’affût d’occasions de signaler ce qui dans le texte sera surprenant pour l’auditoire, ou choquant, ou difficile à croire. Est-ce que nous arrivons à digérer la réaction de Dieu face au péché dans le psaume 2 : non seulement la colère, mais encore la moquerie (v. 4) ? Est-ce que l’unique chose que David demande (Ps 27,4) correspond à ce que nous demanderions dans des circonstances analogues ? Est-ce véritablement le cas que des ressortissants des nations puissent déclarer qu’ils sont nés à Jérusalem (Ps 87) ? Arrivons-nous à faire cohabiter crainte et joie devant Dieu (Pss 95-100) ?

Sous ce rapport, une bonne façon de procéder peut être de souligner ce que le texte n’affirme pas. A quelle réaction le pardon des péchés donne-t-il normalement lieu ? La louange de Dieu ? Le remerciement ? Le service ? L’amour pour lui ? La réponse, c’est « Amen » à tous ces réflexes, mais aucune d’entre ces propositions ne figure dans le texte du psaume 130 : « Mais c’est auprès de toi que se trouve le pardon, afin qu’on te craigne 14» (v. 4). Que nous, prédicateurs, soyons créatifs dans notre manière de veiller à ce que l’auditoire entende véritablement cette application : c’est parce que Dieu nous a pardonnés que nous devrions le craindre.

Parfois on peut établir un quasi-dialogue avec l’auditoire… En ce qui concerne le message du livre de l’Ecclésiaste, le croyant lambda en Occident est susceptible d’avoir un grand nombre d’objections à l’idée que ce monde ne correspond qu’à de la vapeur. Mais ce constat est étayé en long et en large dans le livre, et le fait d’être conscient de la vraie nature de ce monde est censé permettre au croyant de vivre, dans la crainte de Dieu, pour le monde à venir. Cette application sera plus aisément reçue si le prédicateur avance, en cours de route, plusieurs des objections que l’auditoire a en tête et y répond au fil du texte.

9. Visons des prédications concrètes et illustrées

Puisque le péché subsiste chez le croyant, celui-ci risque de négliger de faire l’effort d’effectuer la transition entre une application générale ou abstraite (qu’il entendrait dans la prédication) et une application spécifique et concrète (qu’il devrait mettre en pratique dans sa vie). Il s’ensuit que le prédicateur devrait aider le croyant à comprendre ce en quoi pourrait consister cette application spécifique et concrète. Il est utile de penser à un spectre dont les pôles sont un manque d’application et une anecdote présentant ce que j’appelle « l’illustration de la concrétisation de l’application » :

Considérons l’impact chez l’auditoire de la différence que peut donner une application particulière selon l’emplacement sur le spectre. Si le passage appelle à une exhortation à être patient, le fait de le signaler (position 1) est préférable à aucune mention du tout (position 0). Mais mettre l’auditoire au défi avec l’exhortation « soyez patients, mes amis ! » reste général et vague. Une concrétisation de l’application (position 2) serait préférable et pourrait être comme suit :

Pensez à des personnes qui mettent votre patience à l’épreuve. Comment allez-vous agir la prochaine fois où vous serez en présence de ces personnes ? Si vous avez en tête, par exemple, un client difficile, ou un beau-parent, ou un frère un peu gauche au sein de votre groupe de maison, armez-vous dans la prière en amont de ces rencontres difficiles. Par exemple, priez, par avance, pour la bénédiction de Dieu dans leur vie.

Cependant, le summum en termes d’application puissante serait de décrire un cas réel ayant eu lieu (il serait sans doute nécessaire d’occulter l’identité de la personne). A titre d’exemple, je pense à un frère (« Roger ») qui a fait appel à des amis croyants pour qu’ils prient pour une rencontre, qui risquait être difficile, avec « Luc », un autre croyant. Luc, un frère parfois tendu, était critique à l’égard de Roger, et celui-ci était convaincu de l’injustice des propos de Luc. Roger se savait faible et avait grand peur de perdre son sang-froid en discutant avec Luc en tête à tête – d’où le désir d’être spirituellement armé par avance. En l’occurrence, cette rencontre a duré cinq heures. Le lendemain, Roger a pu prendre contact avec les croyants qui avaient prié pour lui pour exprimer sa joie devant ce constat : malgré le fait d’avoir été fortement tenté de mordre à l’hameçon, il estimait qu’il n’avait pas usé d’un mauvais ton envers Luc durant la rencontre, et en cela il se sentait exaucé. Cette anecdote se situe à la position 3 sur le spectre et, rapportée de façon habile, permettrait à des auditeurs de comprendre concrètement ce que cela pourrait donner de lutter en faveur de la patience. A ce moment-là, il serait difficile pour l’auditoire de se soustraire à l’impératif biblique d’être patient…

A l’époque des attentats terroristes qui ont frappé Paris en novembre 2015, nous avons écrit un article destiné à fournir les munitions bibliques permettant de réagir de façon saine à ce qui s’était passé. Ayant diffusé cet article aux amis de l’Institut, nous nous sommes rendu compte que l’article était apprécié et apparemment utile entre les mains de Dieu. Mais un frère nous a écrit pour exprimer sa déception face au fait que nous n’avions pas pensé à mentionner Romains 13 et le rôle de l’état pour punir le malfaiteur. Intérieurement, j’ai mal réagi en prenant conscience du contenu de cet e-mail. Je me suis senti menacé, et je me suis dit, « Ce frère pense-t-il que je ne suis pas à la hauteur – que j’exerce mal mon métier ? » J’ai commencé à me sentir mal à l’aise et malheureux. Par la grâce de Dieu, à l’époque, j’étais en train de préparer une prédication sur le psaume 32. Celui-ci expose les étapes par lesquelles le croyant doit passer s’il veut connaître, en continu, la joie de son salut : faire preuve de transparence devant Dieu en matière de péchés, confesser les péchés à Dieu, se laisser conduire par Dieu dans les voies de la sainteté. Soucieux de ne pas être en porte à faux par rapport à mes propres exhortations en chaire, j’ai examiné ma réaction au contenu de l’e-mail. J’étais coupable d’une attitude arrogante. J’ai confessé mon péché à Dieu dans la repentance. La joie de mon salut m’est revenue. Cela m’a libéré pour que j’examine plus objectivement les propos du frère qui m’avait écrit. J’ai pu alors le reconnaître : le frère avait parfaitement raison. Par conséquent, nous avons pu améliorer l’article. Lorsque, quelques mois plus tard, les attentats de Bruxelles sont survenus, nous avons pu diffuser, une seconde fois, cet article, mais sous forme améliorée.

Rapporter cette anecdote correspond à livrer une application au point 3 du spectre. Illustrer ainsi l’application concrète de la parole de Dieu est une démarche plus puissante qu’exhorter simplement l’assemblée à confesser à Dieu toute réaction fière (point 2), nettement plus puissante qu’exhorter l’assemblée à confesser à Dieu ses péchés de façon générale (point 1) et a fortiori plus puissante que lire cette partie du texte sans la commenter (point 0 sur le spectre).

Se positionner au point 3 du spectre est difficile15. En clair, l’expérience de la vie compte, ainsi qu’une capacité à se souvenir de ses expériences. Là où le prédicateur n’y arrive pas, notre dernière exhortation, si elle est mise en œuvre, peut pallier cela assez souvent.

10. Laissons-nous transformer par le passage en cours de préparation

Les prédications les plus réussies sont souvent celles qui ont provoqué une repentance marquante ou radicale, voire perceptible, chez le prédicateur. Les auditeurs ne sont pas dupes ! Ils peuvent comprendre la différence entre une prédication qui est impressionnante au niveau de la « prestation homilétique » (l’œuvre d’un bon comédien) et une prédication qui est puissante du fait du vécu authentique (l’œuvre du Saint-Esprit chez le prédicateur). Qu’est-ce qui nous empêche, dans le cadre de notre message, de démontrer que nous sommes en train d’appliquer le passage à nous-mêmes ? Par exemple : « En étudiant le livre de Jonas, j’ai compris que je dois faire preuve d’une toute autre attitude envers les personnes qui ne me ressemblent pas. Cette semaine, conformément au message de ce livre, j’ai trouvé libérateur d’être davantage rempli de compassion à l’égard de telles personnes, d’avoir moins peur d’elles, de prendre le risque de parler avec elles ».

Cela nous ramène à l’importance de la prière – pour que nous, prédicateurs, soyons en train de croître manifestement en maturité (cf. 1 Tm 4,15) et pour que l’auditoire croisse également.

  1. Trevor C. HARRIS, « La formation à la prédication textuelle suivie : une approche pédagogique accompagnée de l’étude d’un exemple, tiré de l’Epître de Paul à Tite », mémoire de Master non publié, Faculté Libre de Théologie Evangélique, Vaux-sur-Seine, p. 73.
  2. « « Jusqu’ici la parole de Dieu » : La prédication dans l’Eglise locale : parole de Dieu ou paroles humaines ? », Le Maillon, été-automne 2017, p. 5-8.
  3. Par rapport à l’importance de la prière en lien avec la prédication, cet ouvrage est précieux : Arturo G. AZURDIA, Spirit-Empowered Preaching, Involving the Holy Spirit in Your Ministry, Fearn [Ross-shire], Christian Focus, 1998, 191 p.
  4. Cf. la mini-méditation du mercredi 114, « La prière : arme ou nécessité ? ».
  5. Pour ces trois dimensions de l’application : Orlando SAER, Iron Sharpens Iron, Leading Bible-Oriented Small Groups that Thrive, Fearn [Ross-shire], Christian Focus, 2010, p. 56-58, 84-89.
  6. Cf. HARRIS, p. 84-89, qui cite, entre autres, Chris GREEN, Cutting to the Heart, Leicester, IVP, 2015, 248 p.
  7. Cf. Justin MOTE, « Preaching Matters: Applying the Bible », (consulté le 9 octobre 2019).
  8. C’est nous qui soulignons.
  9. Cet exemple est tiré de MOTE, ibid.
  10. Cf. la deuxième partie de notre article, « Six considérations pour une prédication efficace », Le Maillon, été 2008, p. 6.
  11. Haddon W. ROBINSON, La prédication biblique, Comment développer et apporter des messages sous forme d’exposés, tr. de l’anglais (Expository Preaching: Principles and Practice, 1980) par Annick PHILIBERT, Longueuil [Québec], Editions Ministères Multilingues, 2006, p. 78.
  12. Cet ouvrage est utile dans ce domaine : Christophe PAYA, Nicolas FARELLY, dir., La foi chrétienne et les défis du monde contemporain, Repères apologétiques, Charols, Excelsis, 2013, 588 p.
  13. Samuel FURFARI, Dieu, l’homme et la nature, l’écologie, nouvel opium du peuple ?, Paris, Bourin Editeur, 2010, p. 125.
  14. C’est nous qui soulignons.
  15. Tim KELLER est extrêmement doué à cet égard. Il arrive souvent à trouver une anecdote appropriée. Un exemple : « Esclave ou fils ?, Galates 3,26—4,7 », prédication apportée à Genève dans le cadre du séminaire Evangile 21, 2014 (consulté le 13 octobre 2019). L’anecdote livrée dans le segment allant de 44min15 à 51min25 correspond à une « illustration de la concrétisation de l’application » pour l’idée d’être prêt à faire des sacrifices en faveur de ses collègues puisqu’on est libre en Christ.