Commentaire d’Esaïe, vol. III (44,6—66,24) (D. ISSARTE)

Daniel ISSARTE et plusieurs collaborateurs de la Mission Timothée, Commentaire d’Esaïe, vol. III (44,6—66,24), Anduze, Mission Timothée, 2020, 480 p.

Réaliser un commentaire sur le long livre d’Esaïe est, presque par définition, un tour de force1.  Mais il est rare qu’un commentaire – sur quelque livre que ce soit – soit fort dans tout domaine qui intéresse le pasteur/prédicateur/enseignant de la parole de Dieu.  La force du commentaire préparé par l’équipe de la Mission Timothée réside dans les liens qu’il établit avec des passages bibliques connexes aux propos d’Esaïe et surtout dans les applications pastorales courageuses.

Faisons le tour des caractéristiques de ce commentaire.  Il est 

  1. assez long (trois pages pour Es 45,15 !) ; 
  2. théologiquement conservateur et orthodoxe ;
  3. dense en renvois à d’autres commentaires et à des Bibles d’étude, correspondant en grande partie à une compilation de citations tirées d’autres ouvrages ;
  4. mûrement réfléchi (sur 40 ans) et l’aboutissement de beaucoup de recherches2 (l’auteur est empreint d’humilité du fait de reconnaître la valeur du travail d’autrui au lieu de se sentir obligé d’être novateur) ;
  5. calvinien (le commentateur de choix : l’ouvrage regorge de citations du grand Réformateur) ;
  6. « dogmatico-analogique » ou « thématico-synthétique », passant rapidement depuis l’exégèse à une considération biblique générale des doctrines et des thèmes évoqués par le prophète ;
  7. édifiant et faisant preuve d’un souci pastoral ;
  8. courageux, voire « prophétique » dans ses applications ;
  9. accessible à un large public, écrit avec clarté ;
  10. soigné au plan formel3 ;
  11. franco-français (par opposition à une traduction depuis l’anglais).

En règle générale, moins les remarques dans ce commentaire sont techniques et linguistiques, plus elles sont utiles4.  Ce n’est pas vers ce commentaire qu’il faudrait se tourner pour régler telle ou telle difficulté exégétique technique (pour cela, les francophones5 peuvent espérer que soit publié le manuel sur Esaïe rédigé par Sylvain Romerowski pour les étudiants de l’Institut Biblique de Nogent).  Cela dit, le fait d’avoir consulté un grand nombre d’ouvrages permet que beaucoup de débats exégétiques soient abordés, notamment sous forme de citations de sources secondaires.  En ce qui concerne la théologie systématique, on a beau tiquer çà et là6, c’est un commentaire bien fidèle : la lectrice/le lecteur qui en parcourrait l’intégralité durant quelques mois de cultes personnels en ressortirait plus clair(e) et ferme dans ses convictions doctrinales.  En effet, l’un des soucis de l’auteur est d’établir, de façon synthétique, des liens avec des textes proches des propos d’Esaïe qui se trouvent ailleurs dans les Ecritures.

Mais le grand apport de ce commentaire se situe au niveau des applications, ce qui fait que je compte revenir sur cet ouvrage lors de la préparation de prédications sur cette prophétie.  Daniel Issarte a le courage de tenir des propos qui fâchent mais qui doivent être entendus – par rapport au catholicisme (p. 16), aux fausses prophéties émises en milieu évangélique (p. 24-25), à la recherche de la « reconnaissance mondaine » (p. 81), à l’égoïsme et au sommeil spirituel (p. 252-253), à la piété formaliste (p. 279), à la crainte des hommes (p. 308), au manque d’attachement à la parole de Dieu (p. 359), aux pierres d’achoppement (p. 441).  L’auteur va jusqu’à dire que « [l]’Israël délaissé … ressemble beaucoup à l’Eglise d’aujourd’hui » (p. 359).  Que Dieu se serve de ce commentaire pour provoquer la repentance et sanctifier l’épouse du Christ.

  1. Cette recension ne porte que sur le troisième volume.
  2. Il est dommage que l’auteur n’ait pas pu profiter de l’excellent commentaire de Webb, datant de 1996 et disponible en français depuis 2015.
  3. Il y a très peu de scories. Pour une seconde édition, supprimer « oublier » du champ sémantique de z-k-r (p. 20) ; remplacer Ps 104 par Ps 114 (p. 232) ; remplacer « Elohîms » par « Elohîm » (p. 339) ; remplacer « traduction massorétique » par « texte/leçon massorétique » (p. 348) ; remplacer 65 par 66 (titre, p. 440). Etant donné le grand nombre de textes bibliques cités, ajouter des index serait souhaitable.
  4. Evoquer la leçon de la Septante là où elle diffère du texte massorétique (p. 183) ne rend pas un service au lecteur lambda à moins d’être accompagné par une remarque sur la probabilité que cette variante correspond au texte inspiré par Dieu. Commenter le fait que le terme pour « face » en hébreu est pluriel (p. 376) n’a pas sa place à titre d’observation exégétique (de même qu’on n’attirerait pas l’attention dans un texte français sur le fait que le mot « ténèbres » est pluriel). Discerner une allusion à Rachel, épouse de Jacob, dans l’occurrence du terme « brebis » (« ràchêl ») dans 53,7 est méthodologiquement problématique. Il aurait été souhaitable d’aborder le débat important concernant les « fidélités de David » (55,3) – promesse faite à David ou fidélité dont (le nouveau) David fait preuve ? Dans 65,20, le débat entre prémillénaristes et amillénaristes est bien reconnu, mais sans prise de position.
  5. Je recommande le commentaire d’Oswalt, qui ne figure pas dans la bibliographie de ce commentaire, à titre de « première escale » pour les anglophones.
  6. P. 368, 407.