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Une vision transformatrice (B. J. WALSH, J. R. MIDDLETON)

Brian J. WALSH, J. Richard MIDDLETON, Une vision transformatrice, Développer une vision chrétienne du monde, tr. de l’anglais (The Transforming Vision, 1984) par Jacques BUCHHOLD (La vision chrétienne du monde, Sator, 1988), Trois-Rivières [Québec], Publications Chrétiennes, 2016, 255 p.

Nous saluons la démarche de Publications Chrétiennes de rééditer des ouvrages importants mais épuisés.  Bien que nous ne soyons pas persuadés de la thèse et de l’exhortation centrales d’Une vision transformatrice, nous sommes reconnaissant d’avoir pu tirer profit de plusieurs aspects de ce livre influent qui remonte à 1984 (1988 en français).  

C’est un ouvrage ambitieux qui comporte quatre parties.  D’abord, il considère la diversité des visions du monde qu’on trouve dans diverses cultures, en expose le fondement religieux1 et propose des critères permettant de les évaluer2.  En second lieu, il met en avant une vision du monde à partir des Ecritures.  Troisièmement, il présente le grand fléau de la vision du monde qu’on trouverait au sein du christianisme contemporain et en explique les racines philosophiques : il s’agit du « dualisme » qui « divise l’existence en un domaine sacré et en un domaine profane3 », la culture étant en grande partie associée au domaine profane.  Dans la dernière section, le livre préconise une meilleure voie, à savoir la poursuite du « renouveau culturel » englobant « tout autant … les questions sociales, écologiques et personnelles que … les problèmes économiques et technologiques4 » et en passant notamment par l’influence que permet le milieu universitaire. 

Nous avons trouvé les aspects sociologiques et philosophiques de ce livre fascinants.  Dans le chapitre 9, Walsh et Middleton exposent de façon tranchante l’« idole trinitaire » de nos sociétés occidentales : le scientisme, le technicisme et l’économisme.  S’agissant du dernier, « [c]e dieu nous a trompés sur trois plans au moins : 1) La croissance économique n’a pas engendré le bonheur ; 2) elle met nos vies en péril ; 3) elle a, à présent, atteint ses limites5 ».  Il cite notamment la crise de l’énergie en rapport avec le troisième échec.

C’est au plan biblique qu’à notre sens, le livre n’est pas persuasif.  On peut être d’accord avec la proposition que « l’Evangile est une puissance capable de réformer et de racheter tous les aspects de l’existence6 », mais la question est de savoir si cela fait bien partie du projet que les croyants sont censés poursuivre comme partie intégrante d’une vie soumise à la seigneurie du Christ7.  On peut rejoindre les auteurs pour rejeter le dualisme sacré/profane sans pourtant les rejoindre dans leur souci de racheter la culture.  A notre sens, le « message culturel » de l’Evangile8 ne porte pas tant sur le renouvellement du monde dès l’époque où nous sommes de l’histoire du salut que sur la finalité que constitue le nouveau cosmos.  Sous ce rapport, il est intéressant de noter que les auteurs considèrent que 2 Pierre 3 évoque un feu « purificateur9 » plutôt qu’un feu destructeur et cédant la place à la nouveauté.  Qu’ils puissent prôner ainsi une grande continuité entre ce monde-ci et l’état final cadre avec la théologie néo-calviniste qui imprègne ce livre.  En effet, on discerne aisément le degré d’influence sur les auteurs qu’exerce le penseur néo-calviniste néerlandais Herman Dooyeweerd10.  Mais réformer les structures de la société ne semble pas au premier plan dans le Nouveau Testament – même pas, fait remarquable, pour ce qui est de l’esclavage11 !

En définitive, il nous semble que les auteurs sont plus optimistes que les Ecritures en estimant qu’une vision du monde chrétienne puisse s’imposer à la culture occidentale.  Ils déclarent (en 1984) que « l’Evangile et son message culturel ont plus de chances d’être écoutés car, à notre époque, on ne sait plus vers quoi se tourner12 », mais, face aux crises économiques et sanitaires (en 2020), nos concitoyens ne se tournent-ils pas massivement vers des solutions qu’ils pensent pouvoir trouver en dehors du Dieu de la Bible ?  Même en cas de réveils (plaise à Dieu que nous en connaissions de notre vivant !), ce qui adviendrait, ce n’est pas « le salut … de notre culture moribonde » en tant que tel, mais le salut de ces nouveaux croyants face à la colère à venir (1 Th 1,10) ; entre-temps, une amélioration de la justice prévalant au sein de nos sociétés aurait lieu, cela grâce au nouveau cœur de ces personnes.  Quant au règne de la justice dans le monde, il est le propre des nouveaux cieux et de la nouvelle terre (2 P 3,13).   

Pour le côté sociologique et philosophique, Une vision transformatrice reste stimulant et pertinent quelques décennies après le moment de sa rédaction.  Y a-t-il un ouvrage qui puisse être recommandé à sa place pour sa fiabilité biblique par rapport à ce même domaine ?  Trois livres nous viennent à l’esprit, chacun présentant des éléments de chevauchement avec le livre de Walsh et Middleton : 

  • Donald CARSON, Le Christ et la culture, Une évaluation de la pensée de H. Richard Niebuhr sur la culture, tr. de l’anglais (Christ and Culture Revisited, 2008), Trois-Rivières [Québec], Publications Chrétiennes, 2017, 314 p. ; 
  • Kevin DEYOUNG, Greg GILBERT, Quelle est la mission de l’Église ?, Faut-il choisir entre le mandat missionnaire et la justice sociale ?, tr. de l’anglais (What is the Mission of the Church?, 2011), Marpent, BLF/Evangile 21, 299 p. ; 
  • Sebastian TRAEGER, Greg GILBERT, un livre sur le travail qui devrait paraître chez les Editions Clé avant 2021 (traduction de The Gospel at Work).  

En ce qui concerne les rapports entre les alliances, sujet important dans la deuxième partie, nous renvoyons à Henri BLOCHER, La Doctrine du péché et de la rédemption (Collection Didaskalia), Vaux-sur-Seine, Edifac, 2000, p. 100-12713.

  1. A savoir, la réponse donnée aux quatre questions suivantes : « (1) Qui suis-je ? » ; « (2) Où suis-je ? » ; « (3) Où est le problème ? » ; « (4) Quel est le remède ? » (p. 33 ; italiques originales).
  2. (1) « Répond-elle à tous les domaines de l’existence ?  Permet-elle de comprendre la vie sous tous ses aspects ? » (p. 36) ; (2) « …[F]orme-t-elle un tout uni ou est-elle une maison divisée contre elle-même ? » (p. 38) ; (3) [E]st-elle source de vie ou de mort, de bénédiction ou de malédiction ? » (p. 38)
  3. P. 128.
  4. P. 213 ; italiques originales.
  5. P. 196.
  6. P. 145 ; italiques originales.
  7. Cf. p. 151.
  8. Cf. p. 216.
  9. P. 98, n. 8.
  10. Il est dommage que le livre ne comporte pas un index qui aurait permis de discerner encore plus aisément la densité de renvois à certains auteurs.
  11. Mais le commerce des esclaves est condamné en 1 Tm 1,10.
  12. P. 216.
  13. Ainsi qu’à notre enseignement dans cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=Q3kmbUeXm4U.