Réflexions sur le ministère pastoral (Charles BRIDGES)

Charles BRIDGES, Réflexions sur le ministère pastoral, adapté de la traduction française (Pensées sur le ministère évangélique, considéré sous le double rapport de la prédication de la Parole, et des devoirs pastoraux) de l’ouvrage original (The Christian Ministry, With an Inquiry Into the Causes of Its Inefficiency, 1831) Trois-Rivières [Québec], Impact Héritage, 2017, 101 p.

Le temps que nous pouvons consacrer à la lecture est limité. Comment sélectionner les livres chrétiens à lire ? Parmi les critères dont nous tenons compte dans notre choix, ne négligeons pas celui-ci : certains livres du passé, ayant eu un impact significatif sur de nombreux croyants au fil des siècles, ont une valeur durable1. Il serait trop facile de les négliger au nom d’un désir, peut-être inconscient, de privilégier les parutions récentes. Sous ce rapport, nous pouvons remercier Dieu pour la maison d’édition Publications Chrétiennes dont la marque « Impact Héritage » rend beaucoup d’ouvrages classiques à notre portée.

Un autre critère que nous devrions prendre en considération est celui-ci : ce qui a un impact sur nous, ce ne sont pas tant certains livres, mais certaines phrases2. Au cours de nos lectures, nous faisons bien de souligner (ou surligner) ces phrases-clé que nous voudrions retenir et qui influenceront durablement notre pensée et nos pratiques.

A la lumière de ces deux constats, cette version du livre de Charles Bridges est une perle. En effet, alors que le livre original comporte 700 pages, l’éditeur contemporain a voulu proposer, dans cette édition française, « une sorte d’esquisse de l’original » sous forme de « fragments » (p. 11). Il s’agit de l’essentiel, condensé pour nous en 100 pages de français moderne et lisible, portant sur le ministère pastoral. Une place prépondérante est accordée à la prédication et à la prière. Bridges cite souvent d’autres grands pasteurs-prédicateurs qui l’ont devancé. C’est une mine de « pépites de sagesse » dont il convient de profiter pleinement !

Il est utile de mettre le doigt sur des dangers potentiels, voire des faiblesses, qu’elles proviennent de l’original ou de cette version nettement abrégée du livre3. Le moteur de l’Evangile n’étant pas suffisamment mis en évidence à titre de motivation, il serait possible de recevoir un grand nombre des exhortations du livre d’une façon culpabilisante plutôt qu’inspirante.
Par exemple, un jeune pasteur risquerait de se décourager en lisant ceci : « Il faut avoir beaucoup de savoir, de vie et de zèle pour parler à une grande assemblée de manière à ce que chacun de ses membres puissent s’appliquer à lui-même ce qui est dit à tous4 » (p. 68). Un autre fragment se lit ainsi : « La prière doit occuper la moitié de la vie du ministre de l’Evangile, et donne à l’autre partie toute sa force et son efficace » (p. 39). A mes yeux, si tout serviteur de l’Evangile mettait cette exhortation en pratique, l’impact sur nos milieux serait transformateur pour la gloire de Dieu.
Il n’en reste pas moins que cela place la barre haut pour la plupart des ouvriers de nos milieux qui auraient besoin d’aide pour développer leur vie de prière, cela provenant de la motivation de l’Evangile lui-même.
Par ailleurs, on pourrait discuter de la question de savoir si cette exhortation ne va pas au-delà des Ecritures (malgré le principe d’Actes 6,4). Bien d’entre les exhortations relèvent en effet de la sagesse et d’une saine tradition : elles s’appliquent convenablement dans certaines circonstances mais ne devraient pas assumer le statut de loi biblique (il est frappant que les références bibliques soient si peu nombreuses dans le livre). L’importance de développer un esprit de discernement, thème majeur du livre, s’applique donc également à la lecture du livre lui-même.
De surcroît, les responsabilités qui incombent au pasteur dans la perspective de ce livre sont exagérées par l’ecclésiologie anglicane de Bridges : les lecteurs qui sont convaincus que les Eglises locales devraient avoir une pluralité de conducteurs seront moins enclins que Bridges à parler d’un (seul) pasteur qui a des « âmes confiées à ses soins », « membres de son troupeau » (p. 985).

Cela dit, si ces mises en garde sont respectées, il ne faudrait pas hésiter à offrir ce livre aux anciens de votre communauté (et à le lire vous-même afin que vous soyez davantage en mesure de prier intelligemment pour eux). N’attendez pas Noël ! Je me contente de citer quelques exemples destinés à vous convaincre de l’utilité du livre. Voici des propos de Bridges qui s’appliquent particulièrement aisément à notre époque révolutionnée par la rapidité de la technologie et caractérisée par le vedettariat :

« …[C]elui qui se contente de copier les sermons des autres peut difficilement s’attendre à ce que ses prédications reçoivent ce sceau de la grâce divine » (p. 48).

« On dit qu’un des pères de l’Eglise s’affligeait jusqu’à verser des larmes, à cause des applaudissements donnés à ses sermons » (p. 79).

« La force de l’imagination, une éloquence naturelle et beaucoup d’animation ne sauraient compenser dans un sermon le manque de profondeur et de substance » (p. 456).

« …[U]n ministre qui prêche Christ sans demander à Dieu de bénir son travail nourrit dans son coeur un penchant secret à l’athéisme » (p. 23).

En voici d’autres qui ont une application particulière à nous qui travaillons dans un contexte académique :

« La vaine affectation à chercher dans les textes les plus simples quelque chose de nouveau et d’extraordinaire dénote l’orgueil et la légèreté, plus qu’une science solide et un jugement saint » (p. 46).

« Le théologien ne doit point commencer ses études par des commentaires… » (p. 20).

« …[D]e tous les genres d’ignorance, celle qui est revêtue d’un appareil d’érudition est la plus méprisable » (p. 75)7.

« Les prédicateurs qui cherchent à faire briller leur éloquence, plutôt qu’à prêcher l’Evangile dans toute sa vérité et sa pureté, sont punis par l’inefficacité de leurs prédications » (p. 74).

Je conseillerais aux conducteurs de nos Eglises de lire cet ouvrage à raison d’une ou deux pages par jour, surligneur en main, en lien avec des moments de prière. Certes, cela demanderait un certain courage, comme le laisse penser l’absence de complaisance dans les citations que nous avons mises en avant. Mais ce serait dommage si le profit tiré de ce livre par des générations précédentes n’était pas renouvelé durant notre 21e siècle.

Télécharger l’article ici.
  1. Cf. John PIPER, Brothers, We are Not Professionals, A Plea to Pastors for Radical Ministry, Nashville [Tennessee], Broadman & Holman, 2013rev et augm, ch. 12, p. 79-84, https://document.desiringgod.org/brothers-we-arenot- professionals-en.pdf?ts=1439242057.
  2. Cf. https://www.challies.com/articles/booksdont-change-people-sentences-do/.
  3. Outre le sentiment de désordre dans la présentation des fragments, reconnu par l’éditeur et apparemment difficile à éviter (p. 11).
  4. Italiques dans l’original (le deuxième emploi de « de » est également souligné dans l’original ; il semble que ce soit par erreur).
  5. C’est nous qui soulignons.
  6. Italiques dans l’original.
  7. Italiques dans l’original.