Devrions-nous rechercher un « réveil » ? (…ou replacer l’Evangile au centre ?)  

Introduction

Le « réveil » est un sujet qui passionne de nombreux chrétiens et qui est l’objet d’un nombre impressionnant de livres, de conférences et de discussions. Devrait-on le rechercher au 21esiècle ?

Cette question en entraîne une autre, préalable : qu’est-ce qu’un « réveil » ? Si l’on devait poser la question à 40 chrétiens différents, il est probable qu’on obtiendrait un bon nombre de réponses très éloignées les unes des autres ! Pourtant, la question de comment définir le réveil est capital. Dans cet article, nous proposons de nous intéresser à certaines définitions du réveil qui ont particulièrement influencé nos milieux – de les exposer, puis de les analyser.  Il s’agit de celles proposées par Charles Finney dans Les réveils religieux1, par Iain Murray dans Pentecost – Today ?2et par Timothy Keller dans Une Église centrée sur l’Évangile3.

I. Le « revivalisme » selon la tradition de Charles Finney

Charles Grandison Finney est un prédicateur américain du 19esiècle, surtout connu pour la part qu’il a prise dans le Second Great Awakening (1790-1840) 4et ses enseignements sur les réveils religieux. Il se trouve à l’origine du mouvement qu’on appelle le « revivalisme ». Cette tradition finneyenne du réveil se trouve assez répandue dans le monde francophone évangélique aujourd’hui5.

a. La définition d’un réveil selon Charles Finney

Définition préliminaire

Selon Finney, « [u]n réveil présuppose que l’Eglise est tombée dans un état de déchéance. Le réveil consiste dans l’abandon par l’Eglise de son relâchement, et dans la conversion des pécheurs6. »  Cela comporte cinq résultats :

  • De profondes convictions de péché s’opéreront chez les chrétiens
  • Des « chrétiens déchus seront amenés à la repentance7»
  • « La foi des chrétiens sera renouvelée8»
  • Pour les chrétiens, « le pouvoir du péché est vaincu9»
  • Des pécheurs de toute sorte se convertiront
Un réveil n’est pas un miracle

Finney rejetait la position traditionnelle10 qui voyait le réveil comme une action souveraine de la part de Dieu : pour lui, il est quelque chose qui peut, et qui doit, être produit par l’utilisation de certains moyens. Ainsi, « [u]n réveil, dans aucun sens, n’est un miracle ou ne dépend d’un miracle. C’est le pur et simple résultat philosophique d’un usage convenable que nous faisons de moyens établis par Dieu11».  Il s’agit de quelque chose de tout à fait banal et à la portée de n’importe qui. C’est une simple question de logique et de bon sens. Pour appuyer cette idée, il utilise l’image de la semence et de la moisson :

Dans la Bible, la Parole de Dieu est comparée à une semence, la prédication à l’action du semeur et les résultats à la naissance et au développement de la moisson. Un réveil est aussi naturellement un résultat de moyens appropriés que l’est une moisson de l’emploi de moyens appropriés pour la produire12.

Finney ne nie pas le fait que la bénédiction de Dieu soit nécessaire dans ce processus, mais, selon lui, Dieu accordera certainement sa bénédiction si les moyens « convenables » sont utilisés. Ainsi, de même que la semence produit nécessairement une moisson, de la même manière, l’usage de moyens appropriés produira nécessairement un réveil.

Les réveils sont nécessaires pour l’Eglise

Cela amène Finney à affirmer que le réveil est quelque chose d’indispensable pour l’Eglise et qu’il serait insensé de s’en passer : « [l]’Eglise ne devrait pas admettre, pour un seul moment, l’idée qu’elle puisse se passer de réveils13. » Il dit aussi : « C’est pourquoi, toutes les fois que l’Eglise a besoin d’être réveillée, il y a possibilité pour elle d’être réveillée, et elle devrait s’attendre à l’être, et à voir des pécheurs se convertir à Christ14. » Plus que cela, l’Eglise ne peut véritablement avancer qu’au moyen des réveils : « [L]’état du monde chrétien est tel, qu’il serait antiphilosophique et absurde de s’attendre à pouvoir faire progresser la religion sans ces stimulants [les réveils]15. »

Les « moyens » en question

Quels sont les moyens dont il faudrait se servir ?  Se basant sur Osée 10.1216, Finney explique qu’il faut « placer l’esprit dans des dispositions convenables à recevoir la Parole de Dieu17. » « Labourer le terrain c’est briser vos cœurs et les préparer ainsi à porter du fruit pour Dieu18», et revient à « ôter tout ce qui obstrue la voie19. » Pour ce faire, il préconise de s’examiner soi-même et de passer en revue ses péchés personnels, un à un, en les confessant. Il présente une liste assez complète pour suivre ce processus. D’autres moyens sont mis en avant, comme la prière et l’indignation des chrétiens face au mal, avec toutefois moins d’insistance.

b. Analyse biblique de la position de Charles Finney

De manière générale, on peut regretter que la définition d’un réveil selon Charles Finney ne semble pas émerger directement de l’Écriture, mais plutôt de son expérience personnelle. D’autre part, il convient de noter trois mauvaises vues qui viennent biaiser sa compréhension de ce qu’est un réveil.

Une mauvaise vue sur le cœur humain

Finney s’est fortement opposé à la théologie dominante de son époque, en particulier sur la notion de péché originel et de dépravation totale. Il ne pensait pas que l’homme avait hérité de la nature pécheresse d’Adam et qu’en Adam tous avaient été atteints par le péché20. La nature humaine ne serait pas totalement corrompue. Il s’agirait plutôt d’une condition ou d’un état qui dépend en partie de l’obéissance volontaire de l’homme pour changer. Cela se reflète bien quand il affirme que

[l]orsque les hommes deviennent pieux, ce n’est pas qu’ils aient été rendus capables d’accomplir des efforts dont ils étaient auparavant incapables. Ils usent seulement d’une manière différente, et pour la gloire de Dieu, de forces qu’ils avaient déjà21.

Les données bibliques vont dans le sens contraire. En Adam tous ont péché, et la faute d’Adam a atteint tous les hommes (Rm 5.12) ; Adam a agi en tant que représentant de l’humanité, de même que Christ a agi comme représentant pour notre salut (Rm 5.18-19). De plus, la Bible enseigne que l’homme, par nature, est mort (Ep 2.1), aveuglé (2 Co 4.4), ne cherchant pas Dieu (Rm 3.11), ayant des pensées vaines et l’intelligence obscurcie (Ep 4.17-18), étant insensé (Ps 14.1), dans les ténèbres (Ac 26.18), esclave du péché (Jn 8.34) et privé de la gloire de Dieu (Rm 3.23). L’homme est concerné par une corruption totale qui atteint tous les aspects de son être (Rm 3.10-18). À moins que Dieu n’agisse premièrement, il ne peutvenir à Jésus par lui-même (Jn 6.44 ; Jn 6.65) – et il ne le veut même pas !

A la lumière de ces données bibliques, comment un homme pourrait-il passer de « mort » à « vivant » par l’utilisation de simples moyens humains ? Comme un léopard ne peut enlever ses tâches par lui-même (cf. Jr 13.23), l’homme a besoin de l’œuvre de l’Esprit de Dieu en lui. Il doit naître de nouveau (cf. Jn 3.1-8), et il ne peut le faire par lui-même.

Une vue biblique de l’état du cœur humain amène l’homme à un état d’humilité et de dépendance totale en un Dieu souverain.

Une mauvaise vue sur la souveraineté de Dieu

Mais, selon Finney, croire en la souveraineté de Dieu exclurait toute responsabilité humaine22, et c’est ce qui l’amène à la rejeter. Pourtant, la Bible affirme à la fois la souveraineté de Dieu et la responsabilité humaine. Jésus appelle ses auditeurs à se repentir et à croire en la bonne nouvelle (Mc 1.15). Il leur reproche de ne pas venir à lui pour avoir la vie (Jn 5.40). Et, en même temps, il souligne que « personne ne peut venir à [lui], à moins que le Père qui [l]’a envoyé ne l’attire » (Jn 6.44). Ou encore, même si « c’est Dieu qui fait croître » (1 Co 3.6), cela n’empêche pas Paul de planter et Apollos d’arroser. La souveraineté divine n’exclut pas l’activité de l’homme et ne pousse pas à l’inactivité. Dieu est souverain à un tel point qu’il produit même en nous « le vouloir et le faire, pour son projet bienveillant » (Ph 2.13) !

Ainsi n’est-ce pas Dieu qui doit être l’auteur et l’instigateur du réveil ? Cela n’exclut pas l’activité de l’homme et la fidélité que Dieu nous demande d’avoir, mais les résultats ne devraient-ils pas être entre les mains de Dieu ?

Une mauvaise vue sur la croissance de l’Église

Alors que Finney affirme que la vraie religion ne peut avancer qu’au moyen de « stimulants » (les réveils), l’Écriture enseigne plutôt que c’est le fait de proclamer Christ qui permet de rendre « adulte » (Col 1.28). Quand Finney certifie que l’Eglise ne peut avancer que grâce au réveil, l’Ecriture répond plutôt que le corps de Christ est édifié par la prédication fidèle de la Parole (Ep 4.11s). Finney semble mettre totalement de côté l’Évangile qui devrait pourtant être l’essence même et le cœur de toutes choses dans l’Eglise. Ainsi, il affirme qu’une « Eglise qui décline ne peut continuer d’exister sans un réveil23 », et qu’un « réveil est le seul moyen par lequel une Eglise puisse être sanctifiée, croître dans la grâce et être rendue propre pour le ciel24. »

On pourrait être d’accord avec ces affirmations si seulement « réveil » était un synonyme pour « l’Evangile », mais ce n’est pas le cas pour Finney. La recherche d’une œuvre visible et grande aux yeux humains semble primer sur la prédication de la croix (cf. 1 Co 2.1-2). Chez lui, l’expérience passe avant la vérité.

L’Evangile est un moteur plus puissant que n’importe quel « stimulant »

Selon ce qu’enseigne l’Ecriture, l’Eglise devrait chercher à s’attacher à la prédication fidèle de la Parole (cf. 2 Tm 4.2), à ce que la parole de Christ habite pleinement au sein de l’assemblée des croyants (cf. Col 3.16) et à obéir à l’ordre missionnaire du Seigneur (cf. Mt 28.18-20) plutôt que de chercher des expériences ou des stimulants qu’un homme pourrait produire. Il appartient à l’Eglise de vivre et de transmettre fidèlement la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Cet Évangile est un moteur plus puissant que n’importe quel « stimulant ». Et il semble, à la vue des éléments ci-dessus, que le mouvement « revivaliste » fait fi de la centralité de cet Evangile.

Le réveil n’est pas la solution aux problèmes de l’Eglise. L’Évangile l’est. Et si l’Évangile n’est pas le cœur d’un mouvement de « réveil », peut-on vraiment appeler cela un « réveil » ? Ne serait-ce pas plutôt un éloignement de la vérité et, au final, quelque chose de dommageable pour l’Eglise ?

Nous nous tournons maintenant vers le courant réformé.

II. Des positions réformées sur la définition du réveil : Iain Murray et Timothy Keller

a. La « vieille école » selon Iain Murray

Le réveil selon la position traditionnelle

Dans son ouvrage Pentecost – Today ?, Murray présente ce qu’il appelle la « vieille école » du réveil, ou la position traditionnelle sur la compréhension d’un réveil. C’est la position que tenait, entre autres, Jonathan Edwards et à laquelle Finney semble s’être particulièrement opposé à son époque. Murray précise, avant de proposer une définition biblique, que puisqu’un réveil concerne l’œuvre de Dieu, par son Esprit, nous devons être conscients de notre finitude et de notre incapacité à pouvoir tout expliquer. Il souligne que « si nous pouvions comprendre les réveils, ils ne seraient pas les choses étonnantes qu’ils sont25. »

D’après Murray, « un réveil est une effusion du Saint-Esprit, amenée par l’intercession de Christ, entraînant un nouveau degré de vie dans les Eglises et un mouvement répandu de grâce parmi les inconvertis26. » Cette œuvre du Saint-Esprit est opérée souverainement par Dieu et n’est pas produite par des moyens humains.

Une différence de degré et d’influence de l’Esprit

Les partisans de ce point de vue croient que le Saint-Esprit a été donné une fois pour toutes à l’Église lors de la Pentecôte27. Ainsi, en croyant en Jésus, tout croyant reçoit l’Esprit de Dieu qui vient habiter en lui, et ce de manière permanente. Le réveil biblique ne consiste donc pas en une nouvelle réception de l’Esprit. Cependant, « bien que l’Esprit ait été donné en permanence, il n’a pas été donné en permanence dans la même mesure et dans le même degré que ce qui s’est passé à la Pentecôte28.» Il s’agit donc d’une différence de degré (ou d’influence) de cet Esprit, et non pas de l’arrivée de quelque chose de totalement nouveau que le croyant ne posséderait pas.

Murray continue en avançant que deux choses se sont produites lors de la Pentecôte : « [l]a première était la venue de l’Esprit qui a établi la norme pour tout l’âge de l’Évangile – l’Esprit a été donné, ne sera jamais enlevé, et donc l’œuvre de conversion et de sanctification dans le monde entier ne cessera pas29. » Et « la deuxième chose était l’ampleur du degré par lequel les influences de l’Esprit étaient alors expérimentées par l’Eglise30. »

Il y a donc une distinction à faire entre la norme et l’ampleur avec laquelle l’influence de l’Esprit se manifeste. La norme ne change pas : elle reste fixe. Mais l’influence ou l’ampleur peut varier. Ainsi, lors de la Pentecôte :

Ce n’était pas la norme permanente que tout le corps de Christ soit « rempli du Saint-Esprit » ; pas la norme que trois milles personnes soient converties simultanément ; et pas la norme que, partout où l’Eglise existe, la crainte s’empare « de chacun » (Ac 2.43)31.

Ce que l’auteur veut amener à réaliser, c’est que, même dans le livre des Actes, on observe des variations dans la manière dont Dieu agit par son Esprit. Cela ne dépend pas d’efforts purement humains, mais de l’œuvre de Dieu qui agit.

La manière dont cet Esprit va œuvrer n’est pas radicalement autre en période de « réveil » qu’à d’autres moments. La différence relève « de degré et de mesure. Ce n’est pas une différence de nature. Si le réveil est, premièrement, un don plus grand de l’Esprit aux chrétiens, cela doit signifier qu’ils reçoivent plus de ce qu’ils ont déjà32. »

Prier pour le réveil ?

Bien que le réveil vienne de Dieu avant tout, cela ne veut pas dire, selon les partisans de cette position, que les chrétiens sont invités à l’inactivité et à la passivité. C’est pour cela que Murray avance que « tous les chrétiens devraient prier pour le Saint-Esprit33. ». Il ne s’agit pas de prier pour une première réception de l’Esprit, puisque le croyant l’a déjà, mais de « chercher plus de sa grâce et de sa puissance qu’on le connaît actuellement34. »

Murray souligne également que « [m]ême si la Pentecôte a institué une nouvelle ère, l’œuvre de Christ accordant son Esprit ne s’arrête pas là. (…) [I]l y a toujours plus à recevoir35 ». Ainsi, « Paul prie pour les chrétiens à Ephèse pour qu’ils reçoivent plus – « que le Père de gloire vous donne un esprit de sagesse et de révélation qui vous le fasse connaître » (Ep 1.17)36. » Il est donc, selon Murray, juste et approprié de soupirer après l’œuvre de Dieu dans nos vies et dans le monde, et de prier pour que son Esprit soit davantage à l’œuvre en nous.

Les périodes de plus grande influence sont des réveils

Ainsi, la position traditionnelle du réveil observe, dans les Actes notamment, des périodes où Dieu se manifeste de manière particulièrement importante, par l’œuvre de son Esprit. Ces périodes ne représentent pas une norme pour tous les temps. Il y a certaines périodes où Dieu peut agir de manière particulièrement importante dans la conversion des non-croyants et la sanctification des croyants. Ce sont ces périodes qui pourraient être qualifiées de périodes de « réveil », d’après eux.

Bref, le réveil, selon ce point de vue, n’est pas le produit de fruits purement humains, mais l’œuvre de Dieu avant tout : c’est lui qui l’envoie. Le réveil n’est pas non plus quelque chose de nouveau, mais une influence plus grande de quelque chose déjà présent.

b. Le « renouvellement par l’Évangile » de Timothy Keller

La position de Timothy Keller s’inscrit dans la même lignée et le même courant théologique que la position de Murray. Keller parle de ce qu’il appelle le « renouvellement par l’Évangile ». Cette expression, pour lui, est synonyme de réveil.

Il s’agit d’« une intensification des opérations normales du Saint-Esprit (conviction de péché, régénération et sanctification, assurance de la grâce) par les moyens ordinaires de la grâce (prédication de la Parole, prière et sacrements)37. » L’action de l’Esprit lors d’un réveil n’est pas quelque chose de radicalement nouveau, mais une influence plus grande de ce qui existe déjà (les « opérations normales »). Ainsi, Keller précise :

(…) [T]ous les réveils sont des périodes pendant lesquelles les opérations ordinaires du Saint-Esprit sont grandement intensifiées. Dans un réveil, les moyens ordinaires de la grâce produisent une immense vague de personnes en recherche, de pécheurs convertis et de croyants spirituellement renouvelés38.

Constatons que, pour Keller, « [u]n réveil n’est pas seulement constitué par le renouvellement de vrais croyants ; il comporte aussi la conversion de ceux qui, au sein de la communauté de l’alliance, sont seulement chrétiens de nom39. » Ainsi, « [p]ar le réveil les chrétiens qui stagnent prennent vie et les chrétiens de nom se convertissent40. »

Keller précise bien dans son ouvrage que cette « intensification des opérations normales du Saint-Esprit » est l’œuvre de Dieu avant tout. Le réveil n’est pas provoqué par des moyens humains, contrairement à la position revivaliste. « En effet, nous pouvons nous préparer au réveil, mais nous ne pouvons pas le déclencher. Dieu doit l’envoyer41. »

c. Ce que l’on peut retenir des positions de Murray et Keller

Garder le bon ordre des choses : de l’Ecriture à la définition

Bien souvent, on a tendance à définir le réveil en fonction de ce que l’on peut observer dans l’histoire de l’Église : on cherche dans la Bible des expériences similaires à celles du passé. Mais la démarche n’est pas juste. Il nous faut aller de l’Écriture à la définition et non pas de la définition à l’Écriture42. Il est appréciable que Murray souhaite suivre cette démarche en appelant à laisser l’Écriture définir ce que signifie le mot « réveil »43.

La fidélité avant la recherche de l’expérience

Nous apprécions aussi l’accent, chez Murray et Keller, sur le fait que Dieu envoie un réveil en utilisant « les moyens ordinaires de la grâce44 ». En effet, il n’y a pas, pour une vie plus sainte et une œuvre de Dieu plus grande, un secret caché ailleurs qu’en restant fidèle à ce que Dieu a déjà demandé et révélé dans sa Parole. Il ne s’agit donc pas de faire des choses particulières dans le but de chercher le réveil, mais simplement d’être fidèle à Dieu et sa Parole en tout temps, que le réveil vienne ou non. Notre responsabilité est d’être fidèle et d’œuvrer en faveur de l’Evangile, de chercher à ce que Dieu soit glorifié dans ce monde par nos vies, et les résultats sont entre les mains de Dieu.

Les prières de Paul

Cela n’exclut pas le fait qu’on puisse désirer une telle œuvre de Dieu (et prier dans ce sens ?). Il est intéressant que Murray et Keller mentionnent tous deux les prières de Paul en Ephésiens (Ep 1.15-18 et 3.14-21)45. Nous voyons dans ces deux prières que Paul prie pour plus. Il ne prie pas pour quelque chose de nouveau, mais pour que les chrétiens à Ephèse soient davantage conscients de ce qu’ils ont déjà. Il prie pour que leurs yeux soient illuminés, pour que l’œuvre de l’Esprit en eux rende le Christ plus glorieux et plus réel pour eux. L’exaucement d’une telle prière produit forcément un changement de vie – un renouveau. Cela amène une piété plus pure, une sainteté plus grande, un amour plus profond. Nous pouvons affirmer, avec Keller, qu’il est juste de soupirer après un renouveau tel que nous le trouvons dans ces passages. Cette œuvre de l’Evangile en nous, par le Saint-Esprit, pourrait produire des changements radicaux dans nos vies et nos communautés.

Peut-on qualifier cela de « réveil » ? Nous revenons sur les questions de terminologie avant de conclure.

III. Pour une meilleure terminologie

Le terme « réveil », même s’il n’est apparu qu’au 18esiècle46, est utilisé régulièrement depuis lors. Son emploi n’est pas stable dans nos milieux. Mais notre considération du revivalisme et des positions réformées permet de mettre en avant quelques remarques.

N’utilisons pas le mot « réveil » si cela amène à regarder aux hommes plutôt qu’à Dieu

Est-il juste de parler de tenir une « réunion de réveil » ? Nous l’avons vu : le réveil comme la conversion ne proviennent pas d’une action humaine. Cela implique qu’il ne faudrait pas confondre « réveil » et « évangélisation ». Il est bon et sage d’évangéliser, mais pourquoi confondre les deux concepts ?

Le danger est le même en parlant d’un « prédicateur revivaliste ». Qu’entend-on par-là ? Est-ce le prédicateur qui amène le réveil ? Est-ce qu’il aurait quelque chose que d’autres n’auraient pas ? Est-il un prédicateur de réveil à défaut d’être un prédicateur de la Parole ?

Si l’usage de ce terme nous amène à chercher l’expérience humaine plutôt que de s’attacher à la fidélité à la Parole – à porter les regards sur l’homme plutôt que vers Dieu –, il est probablement plus sage de ne pas l’utiliser.

N’utilisons pas le mot « réveil » pour scinder l’histoire en deux

En utilisant le terme « réveil », on peut également ressentir une certaine nostalgie. On regarde le passé, et on remarque plusieurs périodes où Dieu a agi de manière remarquable. On regarde le présent, et tout nous semble différent…

Mais ne croyons pas que Dieu n’agit que pendant certaines périodes importantes de l’histoire. Quand on parle de réveil, le danger est de diviser l’histoire de l’Eglise en deux parties : les périodes de réveils et les périodes creuses47. L’erreur serait de penser que Dieu agit uniquement en période de réveil, et que le reste du temps il n’est pas à l’œuvre. Mais l’Esprit de Dieu est à l’œuvre en tout temps, même quand cela est moins visible à des yeux humains. L’œuvre de Dieu se fait même dans le secret. Dieu est à l’œuvre de nos jours, même dans les petites assemblées des Ardennes en Belgique ou de la Normandie en France, quand bien même cela ne se trouve pas écrit dans les grands livres d’histoire de l’Eglise !

L’Évangile porte du fruit et progresse encore (cf. Col 1.6), et nous pouvons rendre gloire à Dieu pour cela. Alors n’utilisons pas le terme « réveil » si cela implique de distinguer des périodes où Dieu agirait et d’autres où il n’agirait pas.

Dans le doute, s’abstenir ?

Comment alors qualifier ces périodes du passé ou ces phénomènes que nous observons autour de nous dans certains endroits aujourd’hui ? Nous ne voulons pas exclure totalement le terme « réveil », mais vu toute la confusion qui existe autour de ce mot, il peut être bon de s’abstenir et d’y substituer un terme un peu moins connoté. Par exemple, de manière générale, pourquoi ne pas parler d’une « œuvre particulièrement intense de Dieu »48 ? La Réforme, par exemple, est une œuvre de Dieu pour laquelle nous pouvons lui rendre particulièrement gloire. Notre conversion personnelle l’est aussi, ainsi que la croissance de nos Eglises respectives – comme tous les récits missionnaires encourageants que nous entendons de par le monde. Parler d’une « œuvre de Dieu » ou d’une « œuvre particulièrement intense de Dieu », c’est amener à rappeler qu’avant tout c’est Dieu qui a agi et que c’est à lui qu’on doit rendre gloire !49

L’Evangile au centre !

Quoi qu’il en soit, puissions-nous être vigilants sur la manière dont nous utilisons ce terme. Et peu importe le terme qui les définit, tous ces mouvements doivent laisser la place centrale à Jésus-Christ lui-même, auquel cas on ne peut parler ni de « réveil » ni d’une chose souhaitable pour l’Eglise.

Si nous, chrétiens du 21esiècle, languissons après des événements comme le passé en a connu (la Réforme, Whitefield et Wesley, Spurgeon, …), nous pouvons savoir que ce désir est bon, mais plutôt que de chercher cela au détriment de la vérité, cherchons avant tout à nous approprier jour après jour l’Évangile qui était le cœur de ces mouvements. Cet Évangile peut produire en nous un renouveau quotidien, un zèle plus grand, une adoration plus pure. Ce Christ mort et ressuscité est celui qui peut nous amener à être fermes, inébranlables, et à travailler de mieux en mieux à l’œuvre du Seigneur (cf. 1 Co 15.58). C’est ce pour quoi nous pouvons prier, pour nos vies et celles de ceux qui nous entourent. Et que Dieu agisse dans ce monde, selon son bon plaisir, et pour sa seule gloire.

Télécharger l’article ici.
  1. Charles G. FINNEY, Les réveils religieux, Weber, Monnetier-Mornex, 19513, 450 p.
  2. Iain H. MURRAY, Pentecost – Today?: The Biblical Basis for Understanding Revival, Banner of Truth, Edimbourg, 1998, 242 p.
  3. Timothy KELLER, Une Église centrée sur l’Évangile, tr. de l’anglais par Jonathan CHAINTRIER (Center Church, Zondervan, 2012), Excelsis, Charols, 2015, 654 p.
  4. Cependant, contrairement à ce que l’on peut penser, Charles Finney n’est pas la figure majeure du Second Great Awakening. Celui-ci a débuté à la fin du 18esiècle (1790) alors que Finney n’était pas encore né. Quand il a commencé son ministère, en 1824, le Second Great Awakeningapprochait de sa fin.
  5. Et c’est aussi le point de vue dominant à propos du réveil depuis 1860 d’après Iain MURRAY, Revival and Revivalism, Banner of Truth, Edimbourg, 1994, p. XX.
  6. FINNEY, op. cit., p. 6.
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Ibid., p. 7.
  10. Que nous présenterons plus loin.
  11. Ibid., p. 4.
  12. Ibid., p. 4-5.
  13. Ibid., p. 13.
  14. Ibid., p. 27.
  15. Ibid., p. 3.
  16. « Semez pour la justice, moissonnez pour la bonté, défrichez-vous un champ nouveau ! C’est le moment de rechercher l’Eternel, jusqu’à ce qu’il vienne et déverse pour vous la justice. » (Os 10.12)
  17. FINNEY, op. cit., p. 29-30.
  18. Ibid., p. 29.
  19. Ibid., p. 38.
  20. Voir l’entretien rapporté par MURRAY, Pentecost – Today?, op. cit., p. 41.
  21. FINNEY, op. cit., p. 4.
  22. Ibid., p.12 et p.27.
  23. Ibid., p. 17.
  24. Ibid., p. 18.
  25. MURRAY, Pentecost – Today?, op. cit., p. 5.
  26. Ibid., p. 23-24.
  27. Ibid., p. 17.
  28. Ibid.
  29. Ibid. C’est l’auteur qui souligne.
  30. Ibid.
  31. Ibid.,p. 18.
  32. Ibid.,p. 31.
  33. Ibid.,p. 130.
  34. Ibid.
  35. Ibid.,p. 21.
  36. Ibid.,p. 20.
  37. KELLER, op. cit., p. 69.
  38. Ibid., p. 71.
  39. Ibid., p. 78.
  40. Ibid.
  41. Ibid., p. 117.
  42. Il faut reconnaître que c’est très difficile en ce qui concerne le réveil. Tout comme il est plus facile de soulever un problème que d’y apporter une solution, il est plus aisé de dénoncer une définition erronée que d’en proposer soi-même une !
  43. Voir MURRAY, Pentecost – Today?, op. cit., p. 4.
  44. KELLER, op. cit., p. 69.
  45. Bien que Keller ne cite pas Murray et n’y fasse pas référence dans son ouvrage. Pour MURRAY, voir Pentecost – Today ?, op. cit., p.20 (pour les deux passages). Pour KELLER, voir op. cit., p.78 (pour Ephésiens 3) et p.80 (pour Ephésiens 1).
  46. Voir MURRAY, Pentecost – Today?, op. cit., p. 3, note 1 pour plus de détails sur l’origine du terme.
  47. Murray souligne la même idée, de manière rapide, dans Pentecost – Today?, op. cit., p. 2-3.
  48. Merci à James HELY HUTCHINSON pour son aide dans la précision de ce terme.
  49. Il peut être intéressant également, dans beaucoup de cas, de parler de « renouveau » ou de « renouvellement », comme le fait Keller.